"^1 ■ "XX
X\
^^^^
WÊ^
13
^
^^§
li.^
^M
^
^^^
Sfc^Q*.
^^ \^ X'
^^^,
THE LIBRARY OF
BROWN UNIVERSITY
THE GHURCH
COLLECTION
The Bequest of
Colonel George Earl Church
1835-1910
VOYAGi:
AU CUMINÀ
OUVRAGES D'HENRI COIDREAU
\a l'iiANCi: KQnNOMAi.K. "J vol. iii-S et Atlas; Cli:ill.nnt'l, l'aris.
VocABULAiiiK MÉTHODIQUE flps laiigiifs Ouayaiui, Aparaï, (lyniiipi. Emciillon, 1 vol. in-S.
Maisonneuve, Paris.
Chez nos Indiens, 1 fort vol. iii-8, carte et 9H oravures; Hachette, l'aris.
Atlas dv Nord. Amazone, de Para à Cayenne, I .'.")() 0(111% I vol. in-folio, 18 cartes; Auteur.
Voyage au Tapa'joz, 1 vol. in-'t, illustré de ,'7 vignettes et d'une carte; Laluire, Paris.
Voyage au Xincû, 1 vol. in-i, illustré de (iS vignettes et d'une carte; Lahure, Paris.
VoYAcr \i Tocantins-Ahaguava. 1 vol. in-i, illustré de S7 vignettes et d'une carie; l.aliure, Pai'is.
Voyage a Itadoca et a l'Itacavuna, 1 vol. in-4, illustré de 7fi vignettes et de 40 cartes; Lahure,
Paris.
Voyage entre Tocantins et Xingû, 1 vol. iii-'i, illustré de 7S vignettes et de 1,') cartes; l.ahure,
Paris.
Voyage au VwiiiMiA, I vol. in-i, illustré de N7 vignettes et de 17 cartes; hahui'e, Paris.
OUVRAGE J)E 0. COUDREAU
Voyage w Thomret.vs. 1 vol. in-i, illustré de 08 vignettes et de 4 cartes; Lahure, Paris
iiS'M. — liii|.iiiri(iii- I.Mfiiii. III. • .!,• l'Iniriis, !l. Piil'is
O. COUDREAU
VOYAGE
AU CUMINÀ
20 Avril 1900 — 7 Septembre 1900
oiiviiAHE )i.i,i'srr,r nr es vKiNTTTrs rr m-: i (;ai;te nr nio «'mina
PARIS
A. LAlilllîE, IMPRIMElill-KDITEllR
9. nuE riF. i'i,ErRr->, 9
1901
A' SFA EXCELLENCIA
IlluslrissiiDd Sciilior Duulor l'AES DE CAUVALIKI.
GoviTiiuilor d.j Eslu.lu du l'ur;i,
(JRATIUAÔ DE
U. COUDREAU.
Cette première page n'est ni une préface, ni une introduction. Je
désire simplement dire, avant de commencer le récit de mou voyai^e au
Cnminâ, pourquoi Je fais de l'exploration dans les forets \ ieri;es, dans
l'intérieur désert de l'Etat de Para.
Si je suis explorateur, — ce mot ne supporte pas d'être féminisé, —
ce n'est point par amour de la (iloire, la Gloire est une déesse Itien
trop inconstante et encore plus aveugle que la Fortune, ce n'est point,
me pardonne mon ami Elisée lleclus, pour l'amour de la Géographie :
je crois que j'aimerai énormément la Géographie quand je u'en ferai
plus.
Si je fais de l'exploration, c'est pour me permettre de ramener les
restes de mon mari auprès de ses vieux parents, c'est pour qu'Henri
Coudreau ne demeure pas éternellement sous luie terre étrangère bien
qu'amie, c'est aussi pour terminer l'œuvre commencée depuis cinq ans,
œuvi^e utile entre tontes puisqu'elle consiste surtout à faire connaître
des contrées encore ignoiées par les masses.
Je crois d'ailleurs pouvoir mener à bien l'entreprise qu'on me confie
car Henri Coudreau, dont j'ai l'honneur de porter le nom, m'a laissé,
avec sa belle indifférence pour les questions d'argent, le savoir
nécessaire pour faire consciencieusement un levé géographique.
Je remercie ici, une fois de plus, sou Excellence le Docteur Paes de
Carvalho qui, avant foi en moi, a l)ien voulu me donner le moyen de
pouvoir accomplir un tle\oir sacré, une tâche que je me suis imposée.
(). CoinuKAii.
VOYAGE AU CUMIN A
chapjtiul premier
I)(|)Mrl (lu P;ira. — Tristesse du dt'|):irt. — La baliia âf Marajo. — (le <|u'il \ a a faire à lioi'd.
— Quelques ijoiis niomeuls. — Le l'ère Toliie. — Les curi'S en iM-ouiiii.ide. — Arrivt'e à
Orixiiiiina. — Préparatifs. — Sé|)ulture de (Vliarles. — Départ d'Oiiximiiia. — Bénédicto et
Callisto. — Bouciie du (amiiiia'. — Départ pour la sépulture <rileuri (àiiulreau. — A sa
sépulture, — Uelour. — jMaladie de Martiulio. • — Mauvaise eliauee.
Lf 20 aviil ifjoo, je pars (le l'ai;i awv l'inleiilioii (l'c\|)l()i'(i' le lîio ( iiiiuiiià,
si'iil allliiciit im|)oilaiit de la i-i\c gauche du Rio Tromhelas.
.l'ai a\ec' moi totijouis le même éfjiiipage, ce qui me laisse complelemeul
libi'e. Je n'ai à m'occupcf île lieu, ils sotit lellemeul liahilués à mes vo\ages,
mes bous matelols ! ( Huuid j'arii\e à bord, tout est pièl.
Je puis causer |)lus louguemeul avec la seide personne (pii ail soiigx' à
m iueompagner, la seule qui, axant ili;ique \o\age, n'a jamais oublie de \enii'
serrer la main de mou mari. Son ami morl, il a penst' que sa \eu\e sérail bien
seule au moment d'un départ, il est venu me faire toutes sortes de recomman-
dalions, et il termine ainsi : ' \ ous allez être bien isolée, les premiers jours
seront très durs, je compte sur votre vaillance pour ne pas faiblir. »
Merci, mon cher Monsieur Girard, merci de vos lionnes paroles. Je ne me
laisserai |ioint aller au déeotu'agemenl, mais je veux rester a\ee ma douleur :
c'est encore ini peu de Lui.
1 VOYAGE AU CUMINÂ.
J'ai beaucoup désiré ce départ et maintenant que me voilà au milieu de cette
vaste l'ivière des Amazones, je me sens seule, désolée, presque désespérée. .T'ai
un besoin intense de recueillement, je ferme les yeux pour voir plus clair en
moi-même, pour ne pas être distraite par le va-et-vient des passagers, et les
souvenirs me reviennent en foule : Oli! mes espérances et mes illusions, où
Banacào de Pcdras,
ètes-vous"? \ ie qui me paraissait si pleine de promesses, qui est devenue si
misérable et si douloureuse, pourquoi m'as-tu menti?
El nous allons sur les eaux jaunes de l'esluaire de la rivière du Para. Notre
petit vapeur est fortement secoué par quelques coups de roulis : c'est lliabi-
tude dans ces parages, cela permet souvent à quelques colis récalcitrants de
passer par dessus bord, ofl'randes involontaires aussitôt englouties par les
eaux terreuses de la rivière.
Personne ne s'émeut de cette |)ertc. (^)uand le propriétaire des dits colis se
VOYAGE AU CUMINA.
présentera, on lui répondia sur un ton bourru : « Vos marcliandises! Elles
sont dans la hahia de Marajô! »
Il serait 1res facile d'obvier à cet inconvénient, il n'\ aurait qu'à \eiller à
Uaiiacàu de Pedr
l'arrimage, qu'à exiger des manteuvres que celui-ci soit l'ait de façon à prévenir
tout dcplaeemenl, tout écart des objets embarqués. Mais non, ce n'est pas dans
les habitudes, lui tous les pays, la routine est la grande maîtresse de toutes les
choses.
6 VOYAGE AU CUMINA.
Qu'y ii-t-il à faire à bord? Lire, mais on ne peut pas toujours lire. Examiner
les gens? Mais la clientèle mélangée et hétéroclite des passagers est presque
toujours la même.
Fne figure sympathique allire mon regard. Je cherche à savoir quel est celui
qui appelle ainsi mon attention, .l'apprends son nom : le Père Tohie.
Le Père Tohie est un vieillard d'une figure très avenante et très agréahlc
avec un charmant sourire plein de bonté et des veux très malicieux. Ses yeux
trahissent sa nature, ils disent que rien ne lui échappent à bord, ils laissent
deviner le piquant de ses réflexions intérieures. Je sens que j'aurais du plaisir
à causer avec lui, mais il n'y a |)as de [)résentalion, alors....
Les bons moments à bord, mais hélas trop courts! sont ceux du chjcuncr
et du diner. < )li ! n'allez pas croire des choses desquelles je suis incapable, (le
n'est point pour le plaisir de manger un peu de carne secca très coriace,
ou celui d'avoir en face de moi une personne qui ignore à quoi servent les
cuillers et les fourchetles, ou bien encore pour voir des messieurs en veston
ou en jaquette prendre, avec leur propre fourchette dans le plat qui est au
milieu de la table, le morceau de viande qui leur convient, que j'esconiplc
l'heure des repas; non, toutes ces choses délicates ne me tentent pas, elles ne
font pas mes délices. Si j'aime l'instant du déjeuner et du diner, c'est que,
n'allant jamais à la table commune, — mon cuisinier me sert à |)art, — je suis
seule, éloignée de tout bruit, comme en exil; alors je puis penser et rêver à
mon aise, ce qui m'est de toute impossibilité le reste de la journée.
c< jMadame, au déjeuner, on n'a parlé que de vous. »
dette phrase m'est dite par le Père Tohie à son retour de la table
commune. Nous nous présentons réci])roquemcnt et, connaissance faite, nous
causons.
J'aurais vraiment perdu, si je n'avais pas connu cet excellen! homme. Ses
yeux malicieux ne parviennent pas à dissimuler un cœur bon et compatissant.
Nous avons eu d'excellentes causeries où j'ai du apprécier toute la finesse de
son esprit cultivé.
Il s'arrête à Santarem où il vient une dernière fois visiter ses paroissiens, il
doit aussitôt retourner à l*arà et y prendre le plus prochain vapeur pour la
France : une maladie l'oblige à aller se faire soigner au pays natal. Apiès son
VOYAGE AU CUMINA. 7
départ, je me trouve encore plus seule. Dans la nuit, ime liaie lumineuse ouverte
et brusquement refermée fait paraître l'obscurité plus épaisse.
Mais voilà bien autre chose. Nous laissons un curé à Santarem et le même
jour, à Alemquer, nous en embarquons un autre, quelques heures après encore
un autre à Obidas. Tous les curés de l'Amazone seraient-ils en fuite ou en
ballade? Cela devient inquiétant. Pauvres vieilles femmes! Oui va les confesser
maintenant?
Des deux curés embanjués, l'un est français, l'autre italien. Tous dcuv sont
i^ras, tous deux ont le teint très coloré, parlent haut et ludement, et comman-
dent à tous. Enseigner la morale du Christ c'est bien, mais a^oir son himiililé
cl son incfl'able douceur est encore mieu\.
.Te suis tout c|)ouvantée et me fais bien pt'tite dans mon coin, j'ai bien en\ ie
de m'aller cacher dans ma cabine, mais il fait si chaud!
Le 26, à I heure du matin, nous arrivons à Oriximinà. l-e commandant me
propose gracieusement d'attendre qu'il fasse jour pour que je puisse débarquer
plus commodément. ,Te le remercie de son attention cl je vais de suite chez
M. Carlos-Afarie Tcixeira qui a toujours eu beaucoiqi d'égards pour moi.
Voici le moment de secouer la torpeur qui m'envahit de plus en plus : c'est
la vie active qui commence.
.Te retrouve ici mes deux canots, ils ont bi'soiu d un nouxeau calfatage.
Dès le matin, tout le monde est à l'ouvrage. Les uns sont partis dans la foièl
couper des perches et des bois pour faire les estivas\ Chico et Estèvc calfatent
les canots. Joào fait, défait et refait chaque colis, afin de mettre le plus de
vivres possible sous un minimum de volimie : le canot est petit cl le voyage
sera long.
.Te n'ai pas besoin de me tracasser, je sais que le ti'avail sera bien fait : c'est
la coutume. Seulement, de temps en temps, j'encourage mes travailleurs dnn
mot. Cet arrêt à Oriximinà m'est iiéuible. .fe suis dans la même maison, je
couche dans la même chambre où nous étions deux lors du vovage au Trom-
bclas. .Te me replie davantage siu' moi-même, mon àme tloulourcuse est acca-
blée de sa solitude.
I. Treillis (1(> bois mis à unr Perl.iirio ilislaiire du fond du canot pour i'\ilcr que l'can ne mouille
les vivres.
s VOYAGE AU CUMIN A.
J'ai à accomplir ici un devoir qui n'est point de nalme à changer le cours
de mes idées sombres.
Charles Mai-quois, qui avait faitavec nous la moitié du voyage au Trombelas,
est mort là au mois de novembre dernier.
Je vais visiter sa sépulture, je la fais nettoyer el je place au lieu où
furent ensevelis ses restes une croiv tic bois sur laquelle j'écris son nom.
D'après les renseignements que je recueille à Oriximinâ .sur le Cuminà, il
ressort qu'il aurait des sauts de plusieurs mètres de hauteur : cela me décide à
acheter une innnidria '. C'est que je connais le poids respectable iV'Andoiiitha
cl de ISenta'i : pour la charge et pour la marche ce sont d'excellents canots,
mais pour les hisser par terre au-dessus d'un saut à pic, c'est un travail que
ne pourrait faire ma petite troupe. Ma montaria reçoit le nom de J'jdiiiitlia.
i. La
bl lin i>iiu Ciiuul.
VOYAGE AU CUMINA.
Le '3() avril, je quitte ( )ii.\imin;i. Avec Joaninlui iii plus, j'ai dû emmener
deux hommes d'ici. Un aurait |)rol)al)lcment sufti, mais, prévoyant des périls,
ils cioieiil jioiivoir à deux les allronlcr plus Hicilemenl.
Ces deux hommes sont le vieux liénédicto et un |)lus jeune du nom de Callislo.
ïlJtà
liénedielo \\v rame pas heaiicoup, parce qu'il est vieux et Callisto rame
encore moins, parce ([u'il est ,t;ris. Heureusement que je ne les ai que pour
quelques jours. Il [)arait que chez le mucambeiro Sanla-Anna, je trouverai
un très bon guide.
Et me voilà \oguant dans ce rio 'j lombetas cjui me l'ut si ncfaslc. Ue tinsles
10 VOYAGE AU CUMINA.
souvenirs m assaillent. Pour m'en distraire, je me metsà refaire le levéd'Orixi-
minâ à la bouche du Cuminâ. Mais ce n'est qu'une machine qui marche, qui
prend des directions, qui mesure les angles et les inscrit. I\'ut-(tre connais-je
trop bien cette partie de la rivière, et ne puis-je alors chasser mes douloureux
souvenirs. Je pense, je suis presque certaine qu'en arrivant dans le Cuminà, je
reprendrai mon moi avec toute mon énergie.
Mes gens me paraissent être également une machine bien réglée. Nous arri-
vons à l'heure du déjeuner exactement au même emplacement où nous nous
étions arrêtés au voyage précédent. I^a table est mise sous le même arbre, le
décor est le même, mes matelots sont les mêmes, et me voilà incapable de sur-
monter mon émotion. Je fais immédiatement enlever la table et je me contente
d'une cigarette.
Mais à l'heure de camper, c'est bien pis. Nous voici dans la même maison,
chez le même cabocio, avec les mêmes figures, les mêmes enfants géophages,
les chiens toujours aussi maigres, la réception également mauvaise; mon
hamac est attaché aux mêmes poteaux. Je ne suis pas, par bonheur, supersti-
tieuse, autrement je verrais dans cette répétition singulièie des mêmes choses
quelque mauvais présage.
Nous parlons tie très bonne heure et nous allons passer dans le furo do
Aruman. Ce furo est étroit et peu profond, de '5 à 4 mètres de largeur avec
souvent pas plus de o m. 2"> d'eau. L'été, le furo se dessèche complètement.
C'est avec beaucoup de peine que mou grand canot a pu jiasser.
Nous arrivons à la bouche du Cuminà, à f) heures et demie, nous sommes
à la casa de Bernardo. Depuis mon |)assage, liernardo es! mort; il ne reste
plus que la femme qu'il a eue comme compagne pendant vingt-deux ans el
que l'on va jeter dehors sans lui rien laisser. Les doctrines humanitaires sont de
belles choses, malheureusement elles n'ont cours quetlans les livres de morale.
Je pars dans Juaniiiha pour aller visiter la sépulture de mon mari. Il reste
trois hommes avec le grand canot et les \ ivres : Chico, Marlinho et le vieux
Bénediclo. Les autres viennent a\ec moi et ils rament si bien, que le soir nous
arrivons chez Amaral.
La maison est en deuil, un de ses fils, un grand garçon, dc'jà un homme,
\ient de mourir.
VOYAGE AU CUMINA. M
Je suis très Ijien reçue par Amaral et par ses deu\ filles, deux belles jeunes
filles qui montrent une fois de plus que le métissage du blanc et de l'indienne
donnent des produits de toute beauté.
Le lendemain matin, \maral ne me laisse pas partir avant que les vaelies
soient tirées, il veut absolument que j'emporte du lait frais.
Et nous allons tonte la journée, |)ar une cjialenr suffocante, sans air; nous
sommes dans une fournaise.
Ee 3 mai, à j lunne de l'après-midi, nous arrivons au lieu où repose celui
de qui je porterai un deuil éternel.
Pas un brin d'herbe, pas une plante sur la modeste tombe ([ui est aussi
propre que lorsque je la quittai il y a six mois'.
Je suis là regardant cette croix de bois portant sur l'un de ses bras son Nom
gravé au couteau, la terre nue, le pays désert, et je me demande s'il est bien vrai
que tout ce [que j'aime est là! .le voudrais pouvoir pleurer; les larmes, cette
rosée de l'âme qui guérit toujours quelque chose, me soulageraient en ce
moment; mais je ne trouve en moi que révolte et ma douleiu' est une colère
sourde contre le destin.
Encore un regard sur cette colline on je laisse tout mon cœur et toute mon
âme et en route pour la l)Ouclie du (luminà où le devoir m'appelle.
IjC 5 mai, après une marche forcée, nous Aoici de retour chez. Bernardo. Vue
désagréable surprise m'y attendait.
Martinlio est au plus mal. Depuis mon départ, il ne prend qu'un [)eu d'eau
qu'il Nomit aussitôt. La nuit dernière, comme il ne respirait qu'a^ec beaucoup
de difficulté et avait les extrémités froides, (lliieo et le vieux Px'uédicto, aid('S
de la veuve de Bernardo, lui lireiil un lit par terre avec des coiixertures. La
veuve de Bernardo disait : <i (''est comme cela qu'était Bernardo quand il était
près de mourir. » Le vieux Bénédieto se lamentait : « Jamais nous ne pourrons
le mettre en terre tous les trois seuls, nous ne sommes pas assez forts. » Et Chico
préparait des bougies. Tout cela devant le malheureux IMartinho qui était bien
persuadé que son dernier jour était arrivé. Il se contentait de demander à
chaque instant : - Camarade, Madame \ ient-elle? »
I. J'en ai eu l'exjilicoliou plus t;Mil. !\I. Peiuojà, sous-prcfet de police pour le Iliuii-'lidmbel.TS,
qui a euvoyc deux liommes pour netioyer, a dioil à mes resjieclueux rcniercionieiils.
12 VOYAGE AU CUMINÂ.
Oiiand notre canot fut en vue, Cliieo lui dit : « ftlaitinho, voilà Madame; »
et le pauvre garçon de s'écrier : « Aii! maintenant, je ne mourrai pas. «
Ciichoeira ilo Jaiulia, rivi' dioiu
Hélas! comment peuvent-ils avoir tant de confiance en moi qui n'ai pas |)u
sauver celui que j'aimais le plus au mondey ,1c lui fais prendre des |)ilules de
Caelioeira do Jandia. ri\(> gaiic
hromlivdrale de quiniue pour arrêter les vomissemenis, ma médecine réussit
très i)ien. .le passe la nuit à côté de lui, lui faisant preudredu bouillon de
V0YA(;E au CUMINA. 1,-
volaille. Le lendemain matin, il ('tait d('jà mieux. Une journée de repos et de
bons soins lui sont absolument nécessaires, nous ne partirons que demain.
J'envoie Bénédicto péeher, Cliico et Estève chasser, avec l'espoir d'avoir
quelque chose de frais poiu' dîner. Ils reviennent /»r//? cm, c'est-à-dire qu'ils ne
rapportent rien ni les uns ni les autres. Jiien entendu, ce n'est pas de leur faute.
La rive, me disent-ils, n'est point de la terre ferme, c'est un marais où l'on
enfonce Cjuelquefois jusqu'aux i^enoux, on ne peut avancer qu'avec la plus
grande prudence, puis après ce marais il y a un lac, de l'autre côté du lac c'est
un autre marais, si bien qu'ils n'ont \n ni gibier ni trace de gibier.
.le ne suis point surprise de leur mauvaise chance, le contraire m'eût étonné.
Dans ces bas de rivières tout est hostile au voyageui'. L'eau v est empoisonnée
par le timbo ou l'assacou, l'air v est empesté parles émanations pro^enant des
eaux stagnantes des rives, le gibier a (ui bien loin des liabilanis el les liabitauls
vous traitent en ennemi.
CHAPITRE II
Dans le Cuminii. — Nouvelle manière de fiiire de la géographie. — Bouche du Curainâ mirim.
— Furo do Jaruacii. — Les poules et leurs propriétaires. — Le campo de ManoelOarça. —
Premier rampemeul dans la forêt. — Martinho est maître dans le canot. — Chez Santa-
Anna. — Mme Santa-Anna. — En guide. — Guilhermo le neveu. — Bénédicto et Callisto
retournent à Orixiniiiia, — Une nuit chez Santa-Aima. — Adieux de la famille de Giiilliermo
à Guilhermo. — Ma mauvaise réputation. — Barraiâo de Pedras. — La caehoeira. — .loào
malado. — Guilhermo Ijavarde. — Visite intéressante. — Deux alertes de nuit. — Jo.'io
toujours malade.
Lundi, 7 mai. — Les prcparalifs sont terminés de liés ])oniio heure. Une
place est réservée à Marlinlio sous le toldo, il n'aura pas de soleil et j'ai fail
faire de très bon bouillon. Dieu aidant, il s'en tirera encore pour cette fois.
Le C-uminâ, à son contluenl a^ee le Trombetas, mesure environ un kilo-
mètre. Presque immédiatement il se rétrécit à "ioo mètres et gaixle cette largeur
jusqu'au-dessus de l'île ]Moeaml)iqae. l>}ous prenons la rive gauclie de l'ile.
(( C'est plus court, me dit Bénédicto, par Mocambique, que par Terra-preta. »
Je ne comprends pas et le fais s'expliquer.
Ici la rivière change de nom à chaque ile cl elle n'a pas le même nom dans le
canal rive droite que dans le canal rive gauche. .Te suis dans la rivière Mocam-
bique, rive gauche, mais de l'autre côté' de l'île, rive droite, c'est la rivière
Terra-preta. (hiand nous allons être un peu plus haut, nous verrons une autre
grande île; d'un côté ce sera la rivière Jaruaca, de l'autre la rivière Arapécurû.
« "Mais, tout cela, c'est le Cuminà, Bénédicto.
— Non, Madame. Le Cumin;i, je ne le connais pas.
— Nous sommes, mon ami, dans le Cuminâ. Alors, plus haut, auv caeliociras,
comment appelc/.-vous la rivière?
VOYAGE AU eu M IN A. 15
— Aii\ cachoi'iras ce sont les eaolioeiras, la ii\ière n a pas de nom.
— Ali! très bien. Mais comme mes prédécesseurs ont nommé cette rivière
Cuminà, je l'appelle du même nom. Bénédicio, vous êtes dans le Guminà.
— Oui, madame, je suis dans le Cluminà. .> « Nous sommes dans la rivière
Moçambique », dit-il tout bas, en se tournant \ers un camarade.
Je le laisse dire, n'en continuant pas moins à nommer la rivière Cuminà,
n'appréciant pas du tout le savoir de Bénédicto en fait de géographie.
Les deux lives sont basses et marécageuses, quelques monticules émergent
(à et là. Rive gauche, à six kilomètres environ de l'embouchure, deux très
larges ouvertures laissent apercevoir dans les lointains, des horizons de collines
que l'éloignement fait ressembler à de légers nuages d'un gris bleuté : c'est la
bouche du furo du (Imninà mirim, je me propose d'en rele\er le plan en
descendant.
En amont de 1 Me Morambi(jue, la riNicrc passe loule dans ini seul canal,
canal profond gardant la même largeur de "ioo mètres.
Ri\e droite est l'embouchure du furo do Jaruae;i, dans lequel débouche le
lac du même nom. Ce lac Jaruacà est alimenté par la rivière Acapi'i. Dans les
hauts de l'Acapi'i, près des sources, il v aurait des Indiens, ces Indiens seraient
des l'auxis.
Laissant le furo Jaruae;i, je prends le canal ri\e gauche, canal étroit et de peu
de courant.
Nous nous arrêtons, pour déjeuner, à une barraca siluee sui- la rive gauche
de la rivière. Je n'aime pas, d'ordinaire, à m'arrêler chez les habitants ; d'habi-
tude, je fuis les maisons, car il arrive généralement que le maître de céans,
riche ou pauvre, mendie toujours. Malgré soi, il faut laisser quelque chose qui
plus tard fera faute.
Si je fais, cette fois, exception à ma règle de conduite, c'est que j'ai \u une
grande quantité de poules et que je désirerais en acheter quelques-unes pour
Martinho, qui, dans l'étal ou il est, ne peut pas manger de la canie secca.
Ilélas! mon désir n'a pas été satisfait. La cIdiki du ctisa ne veut rien vendre,
et elle me donne comme explication que toutes les poules ici présentes ont des
propriétaires différenls : l'une est à sa fille aînée, l'autre à son garçon le plus
jeinie, une autre à sa grand'mère, une quatrième à sa lanle, elc C'est par-
k; voyage au cum.inA.
tout la même chose; quand ils ne Aeuleiit pas vendre, ils déelarenl tju'ils sont
gardiens et non piopriétaires. Penl-ètre, |)Uis haut, lioiiverais-je des gens plus
sei\ iahles!
Rivre droite, je rencontre une maison autour de laquelle il v a un tléiiielie-
menl assez grand, oii poussent de mauvaises herbes : c'est ce que ^h\noel
Garça appelle prétentieusement : Mon Ca/npo. Il ne lui viendra jamais à
Caclioeira du Fatiulio.
l'idée d'améliorer ce commencement de campo, en y semant de I)onnes
herbes.
Laissons, rive tiroite, la bouche d'amont ilu iino Jai'uacà, et allons dormir
un peu plus hant. L'emplacement du campement est nettoyé et les tentes sont
montées en moins d'une demi-heure; il n'y a plus qu'à se leposer d'une tlure
journée de travail passée sous le soleil de l'équateur.
(l'est le premier campement (]ue je fais dans la forêt depuis la mort de mon
mari, et mes matelots sont, comme je le suis moi-même, fort émolionnés en
VOYAGE \V CUMINA. 17
rci;ardanl 1m \>\nce vide, là oii (riiahitudc ils allaeliaieiU le lianiac du doeteiir. Il
me semble, à chaque instant, que je vais le voir surgir. .le dors d'un sommeil
a^ilé, je me réveille souvent, et, chaque fois, je vois sou cher visage se di-esser
vivant au milieu des ténèbres : l'illusion est si forte que, les yeux ouverts, je
crois encore le voir.
Mardi 8. f.evée à 5 heures el demie, après cette luiit d'insomnie, je
Ciichoeira do lufenio vue ilc la (^aoliociia l'iiiJuljal
donne immétiiatemcnt le signal du déjiart. Alarlinho est toujours sous le
toldo, il est mieux, oh! beaucoup mieux, si j'en puis juger par le bruit
qu'il lait : il gronde, il commande, à chaque instant il appelle un camarade,
il faut lui donner à boire, lui arranger un oreiller, lui mettre une couver-
ture, liaisser les rideaux, etc. Ces nègres sont étonnants! tous les mêmes.
Bien que je sois habituée à leur manège, j'ai toujours une curiosité nouvelle
à les étudier : traitez-les avec douceur, ils deviennent arrogants, mene/.-les
rudement, ils se rendent ser\iles.
is VOYAGE AU CUMINÂ.
Rive dioik-, imc pclile houihi' (ruiu' Irenlaiiie de mèlres forme i'enlrée du
l'iiro du CumiiKi mirim, qui, eu aval, à sa soilie dans le Cumina grande, mesure
plus d'un kilomèlre de largeur.
Enliu, voici la barraca du 1res fameux Saula-Auna, le plus vieux des Mucam-
beiros du Cuminà, le Sanla-Anna indispensable, le Sanla-Anna qui sait loul
faire, le Sanla-Anna qui fui le guide du l'ère iNicolino dans ses deux expéditions,
le Sanla-Anna qui dirigea rex[)édilion du doeleur Toeanlins, le Sanla-Anna (|ui
a bien voulu aider jM. Coulo dans son voyage, le Sanla-Anna sans la permission
de qui une excursion dans le Cuminà esl impossible, le Sanla-Anna à qui vous
devez parler chapeau bas, et qui vous répondra que voire lèle lui va ou ne lui
va pas, le Sanla-Anna qui a commandé le massacre des Indiens Piânoeotôs de
la Poanna, le Sanla-Anna qui délesle pardessus loul le blanc, mais auquel il
ne fera aueini mal, ouverleraenl du moins, parée qu'il en a peur. Ce Sanla-
Anna extraordinaire n'est pas chez lui, il esl allé ouvrir un chemin pour
Ddiniano^ dans le Cuminà mirim. Cliez lui, je ne trouve que sa femme el
l'un de ses neveux.
Autre mésavenlure : à Oriviminà, Sanla-Anna passe poiii" avoir du l)étail,
el je complais lui achclei' ini bœuf. H y a i)ien un eampo en face de chez lui,
mais on n'y voit pas une seule bêle à cornes; comme basse-cour, (pichjues
poules et quatre ou cinq négrillons qui se roulent dans la boue, de la même
manière que le font les pores dans nos campagnes. Les poules ne sont pas a
vendre, ei les négrillons ne peuvent ser\ ir à la nourriture de mes gens.
Mme Santa- \nna ferail bonne figure dans la Société des loo kilos : a\ec sa
lèle el sa voix d'homme, des mains et des |)ieds monstrueusement développés,
1res grande el très grosse, excessivemenl forte, elle ferail à la foire, à Neuilly,
une concurrence désastreuse pour Marseille.
Enfin, celle toute gracieuse .^Ime Sanla-Anna veut bien en\o\er chercher son
neveu, un nommé Guilhermo, ((ui connaît la rivière aussi bien (|ue Sanla-
Anna lui-même.
(iuillicrnio, (pi'on était aile (pu'rii' depuis midi, ariive Iranquillemenl a
'■ iieures du soir. J'avais besoui de lui, donc, je devais l'altendie. H me paraît
être d'une suffisance sans égale. C'esl un mulâtre de couleur foncée, avec des
clie\eux bouilcs. Il asoiic cimpianlc-cpiati c ans. H lui mau(juc les dcnls d un
VOYAGE AU CUMINA. l'.t
côlé, à la màclioirc supérieure, celles de la machoiie inférieure ont poussé
tl'aulanl, ce qui lui fait paraître la boiiclie de travers. Il m'est indillerenl qu'elle
soit droite ou oMique, ce qui importe, c'est ce qui sort de celle liouclie, et
ce n'est qu'une llallerie ou une m(''cliaucel(', on et surtout un mensonge.
J. 'homme ne me plail guère, mais que faire? Il est le seul que j'aie sons la main,
je dois l'employer.
l'ji sa f|ualilé de guide quasi officiel, il est d'une e\cessi\(' evigeuce. Il veut,
bien me faire remarquer qu'il n'a été le guide de M. \ alenle Coulo que parce
cjue ce dernier lui avait signé un papier lui promeUant 3.ooo ;^ ooo pour le
\ovage; il ne me demanile pas de signer un écrit, mais il exige la moitié
d'aNance. Je m'exc'cute, (iuilliermo ^a chez lui pour faiie ses pr('paialifs, nous
le prendrons demain matin en passant.
(l'est d'ici que Bénediclo et Cailisto (loi\ent [)arlir poui' rclourucr à Oiixi-
minà. Ils regrettent de nous laisser, l'un, parce que le lalia est bon, l'autre
parce qu'il x a de la graisse pai'mi nos provisions. F.e vieux Bénédicto ])oit le
talia comme si c'était de l'eau, et Callislo, tout en aimant énorméuicul le lalla,
a un goût plus prononcé encore pour la graisse, qu'il mange à pleines cuillerées,
quand il croit ne pas être vu. Voilà |)Ourquoi trois boites de graisse, de cinq
livres anglaises chacune, ont disparu en six jours de voyage.
Nous dormons dans la casa de Sauta-Anna. Quelle nuit je passe! T-es né<;ril-
lons pleurent; pour les f;urc taire, on les bat, et j'entends toml)er d'énormes
claques sur ces [)auvres gamins. Dans un coin, une pt)ule et ses poussins, un
peu plus loin, inie autre poule cou\c; cinq chiens, d'une maigreur ali'rcuse, se
promènent toute la nuit et passent sous mon hamac; ils viennent gratter leurs
puces près de moi, c'est presque la maloea iiulicnne.
De chez Santa-Anna à chez Guilhermo, il y a à peine trois Uiloinèlres, aussi,
nous y arrivons de très bonne heure.
Guilhermo est prêt, et nous pourrions partir sur-lc-chanip, s'il n'\ axait pas
les adieux.
Toute la famille, les voisins et les amis, sont là au grand conqjlet ; ils sont
bien, en tout, une vingtaine de personnes à mine renfrognée. Cette scène des
adieux est curieuse et menace de s'éterniser. Il faut brusquer, sans cela je suis
capable d'éclater de rire au nez de tous ces gens. Us sont véritablement
20
VOYAGE AU CUMIN A.
grotesques; uliaeiin a son loiir pieiid Guilliermo dans ses bras, le serre leiidre-
ment sur son eœur et lui cliiicliote quelque chose à l'oreille.
« Embarque/.! embarquez! »
A ces mots, la vieille Marie, mère de Guilliermo, s'approche île moi et me
dit : « Madame, vous ne me le tuerez pas, mon fîls? »
A oilà donc la cause de ces grises mines. Ma réputation est arrivée jusqu'ici.
Ciiniil do liilt'iuo.
(iomme on est mal renseigné sin- mon com|jte. I*arce que j ai (ait donner la
bustoinuidc à un nègre du Trombelas qui axait été insolent, on me suppose
capable de luer un homme sans aucun motif, pour le plaisir de faire
du mal.
<' Non, n'ayez pas peur, ma bra\e femme, je ne le tuerai pas, Aotre fils, je
me contenterai seulement, s'il n'est pas raisonnable, de lui faire donner quel-
(pies coups de corde. »
Ij la pausre vieille devient joyeuse. La coide! Gela ne lue pas, elle le sait
VOYAGE AU CL" MINA.
Mcn; elle qui a recti si soini'iil la hasloiiiiacir el le fouel, n'en est pas moins
bien poilanle.
i'^nlin, nous parlons. La ii\ iére cliangi' d'aspeet; elleilexienl rianle, elle a
une laigeur moyenne de 700 mèlres, avee des collines sur les deux rives. Sur
ces collines, les easlanheiras abondent : ce n'est pas la caslanlia qui manque,
ce sont les travailleurs. < hielques barraeas, rive gauclie, juchées sur des talus,
biir If pcilial.
barraeas très [letites, ressemblant a îles |)oulaillers. La rive droite est maré-
cageuse jusqu'aux pieils des collines. Ui\i' i^audie, (\eu\ lacs, très poissonneux,
parail-il : le lac Tucunaré el le lac Tucunarésinlio.
\je Bariricno de Pcdras est un rocher d'une quinzaine de mètres île hauteur,
formant une grotte immense au devant, el par-dessus laquelle il surplombe.
Périodiquement, cette grotte devient une vérilable caserne : c'esl là le lien de
réiuiion des JMueambeiros du Cuminà. Dans celle grotte, ils viennent faire la
pdifcdc^ c'est-à-dire danser et s'enivrer tant (ju'il v a à boire et à manger.
i'î VOYAGE AU CUMINA.
Ij-d pagode dure ordinairement neuf jours, quelquefois davantaoe. Rlèlant
le sarré au profane, ils ehanlent devant le saint du jour, en l'honneur duquel
la fête est soi-disant donnée. Le saint est là dans sa niche, témoin muet de
l'orgie. De ces pagodes-neuvaines, les jeunes filles et les jeunes femmes icslent
ineomniodées pendant neuf mois.
En amont du harraçào de Pedras la rivière se rétrécit, les collines qui
bordent les rives sont un peu plus élevées qu'en aval, le courant commence à
se faire sentir; c'est en travaillant beaucoup que nous arrivons avant la nuit à
la eachoeira Tronco, sous une pluie battante.
C'est ici, à la eachoeira Tronco, que je vais laisser la plus grande partie des
vivres et mon grand canot Denlevi. Je fais faire le campement plus grand que
d'habitude, la tente qui doit rester est montée axec plus de soins, je fais faire
un petit ('chafaudage pour mettre les vivres que je laisse à l'abri de la \()racitc
des cupims et des saul)as.
.loâo a inie forte fièvre depuis hier au soir, il me dit que, étant allé se baigner,
les frissons l'ont pris en sortant de l'eau. J'espère que cela ne sera rien. Je
vais attendre un jour ou deux, la fièvre ne résistera certainement pas à la
quinine. Je le laisseiais bien ici, mais pour passer les cachoeiras je n'ai
confiance qu'en lui; il est le seul bon pilote de mon canot. Il est à mon
service depuis plus de quatre ans, j'ai apprécié son travail qui est des plus
satisfaisants.
(juilhcrino profite de ce qu'il n'a rien à faire pour commencer son rôle de
cicérone. Il est très bavard, il me raconte les explorations de mes deux prédé-
cesseurs. Je l'écoute attentivement, il en monti-e son contentement, un sourire
de béatitude s'épanouil sur ses lèvres. Ayant fini sa narration, il allcnd des
éloges; comme je reste silencieuse, il a une mine déconfite.
C'est qu'il métiit de telle façon de mes prédécesseurs que cela me donne
à réfléchir. Ils étaient Brésiliens et Paraenses comme lui. En ma qualitt-
d'étrangère, je dois alors m'attendre aux pires calomnies.
Me sachant campée au pied de la eachoeira, plusieurs Mucambeiros, hommes
et femmes, viennent me rendre visite à... <) heures du soir.
Ils s'installent comme s'ils étaient chez eux, demandent à manger, puis
désirent du café, du tabac, du tafia, du savon. Tout leur est bon. Ils ramassent
VOYAGE AU CUiMINÂ. 2ô
(le vieilles euillers et des i)()ilcs vides qu'ils aimeraient mieux si elles étaient
pleines. Ils s'éloii;nenl un peu et parlent à voix basse en regardant de mon
eolé. .le vois leiu- intention, ils veident me dévaliser pendant la nuit.
Us sont onze et nous sommes einq, ear il ne l'aut eompter ni sur Marlinlio
ni sur Joâo qui sont malades. Nous allons voir. J'appelle mes gens et leur
dis : « ]Mes enfants, vos ritlcs sont ehargés, gardez-les à portée de votre main
et dormez tranquilles eette nuit, e'est moi qui suis de garde. » Ils ont compris
et eommencenl à regarder les jMucamheiros de travers.
Les deuv malades et les vivres sont sous ma tente, je me mets dans mon
hamac et j'attends.
Pendant la première heure rien ne bouge : le cam|)ement silencieux semble
èlre plongé dans mi profond sommeil. ,Ie crus m'ètre trompée sur le
comple de ces Mucambeiros, lorsque j'entendis un bruit presque imper-
ceptiljle près du de[)6t des vivres. En regardant altentivemeni, je vois une
ombre se mouvoir. J'aime mon \^ inchesler.
Au bruit sec de l'arme, l'ombre se sauve en criant, (l'était Càiilhermo (jui se
vo\ait di'jà morl.
c< Qu'est-ce (jue ^ous faisiez la, (iuilhermo?
— Madame^ je cherchais ce remède que vous avez mis siu' la dent de ma
tante Figéna, son mal aux dents est revenu.
— Mais vous savez bien (juc pi-rsonnc n'a le droit d'ouvrir la boîte de
[)harma(ic. Je n'ai aucinie envie de voir i^\n de mes matelots s"cnq)oisonner. »
(juilhermo \a se coucher dans son hamac pendant que je me dé'cide à aller
me promener sur la |)lage.
Bientôt deux personnes se dirigent de mon cote. Je reconnais le frère de
(juilhermo, Raymond, et sa femme. J'éteins ma cigarette, je me place derrière
un buisson et je surveille. La fènnne commence à s'emparer de tout ce qn'elle
|)eut : cuillers, assiettes^ bols, etc. Raymond regarde du côté du campement.
Us sont tellement 'absorbés que j'arrive près d'eux et sur eux sans qu'ils
m'entendent.
" (jue faites-vous ici? »
Ils me prennent pour una eisào (revenant), et fuient.
Clés ileuv alcilcs passées, le reste de la nuit t'st calme. \a- lendemain de
t>i VOYAGE AU CUMIN A.
1res bonne heure, j'expédie tout ce joli monde qui probablement ne reviendra
plus me visiter.
Joào ne va pas bien, le mieux sur lequel je comptais ne se produit pas. La
fièvre est coupée, mais il a une forte dvsenterie. Je lui donne du bismuth, il le
rend aussit(>t. Je ne sais plus que lui faire prendre. Après huit joins de bons
JoASisH\ se piomènc Jans la forêt.
soins il n'a plus ni dvsenterie ni fièvre, mais il est incapable, tellement il est
faible, de se tenir debout tout seul.
.le me décide à le laisser ainsi que Martinho qui est toujours malade, de plus
Antonio restera avec eux pour les soigner.
Ce voyage commence sous de mauvais auspices : INIartinho malade, Joào
malade, la population hostile, mi guide suspect. Tous ces tristes présages ne
seraient-ils pas suffisants à décourager les plus vaillants?
Mais bah! allons de l'avant. La \olonté de l'homme est plus foile (pie le
destin qui l'accable.
CHAPITRE m
Cachoeira Tronco. — Cacliooira da Lage grande. — Cachoeira do Jandià. — Caclioeira do
Colderâo. — Cachoeira do Patinlio. — Travail de matelot et travail d'exi)lorateur. —
Cachoeira do Martinho. — Cachoeira do Piiidobal. — Emotion. — Cachoeira dolufenio. —
Chemin par terre. — Raymond, frère deCuilhcrmo. — Le serpent deRavmond. — Le muet.
— Heures d'ennui. — Rivière élargie. — Guilheimo malade. — Cachoeira do Cajual. —
Pictographie. — Nature hostile. — Furo do Pindobal. — Taperas Macaco et Urucuri. —
Rio Pènécnra. — Tapiras Formig.il, Jawary. Livramento et S. Antonio. — Igarapé Agua
l-'ria. — Cachoeira do Mcl. — Cachoeii'a do S. Nicolaii. — Pierres dessinées. — Caclioeii'a
do Belliscào. — Cachoeira do Varadourosinlio. — Cachoeii'a do Retiro. — Cachoeira do
Pi'ato. — Cachoeira da Pirarara. — Gnilliermo mordu. — Cachoeira da'l'oi're. Cachoeira
(la Casinha de Pedras. — Cai hoeira do ISréo Rraaco. — Cachoeira da Tia<ua. — Cachoeira
do Sc'vci'ino. — Cachoeira do Armazcm. — Cachoeiia da Rampa. — Cactus. — Cachoeira
Jeudi \- mai. — INIoii |)elil canot Jixmin/ia est L'iiargé depuis hier; tout est
prêt, hommes et vivres, .l'emporte ce qu'il faut poiu' un mois et demi, mais
je compte être de retour en cet endroit dans ini mois au plus lard.
Guilhermo est pilote. J'ai en plus trois hommes : Esiève, Chico et José. Ils
sont forts et courageux. Le canot est léger, nous allons donc aller très vite.
La cdc/iocira 'fioiito a cinq travessôes. Le premier travessào excessivement
sec n'a pas de canal, nous cherchons un chemin rive gauche l't nous passons
avec difticidté. Au second travessào, nous sommes obligés de décharger le
canot et de le faire glisser complètement vide dans un petit canal rive droite.
Les trois autres travessôes, également secs, nous obligent à chercher notre
chemin tantôt sur une rive tantôt sur l'autre, et, malgré toute leur bonne
volonté, mes gens n'arrivent pas à trouver un canal. L'ensemble de ces cinq
travessôes donne un dcnivellemenl de plus de 5 mètres.
26 VOYAGE AU CUMINÂ.
Sur les rives, des petites collines de 80 à 100 mètres d'altitude, s'estompent
du vert métallique, passant par le bleu pour arriver au cendré selon leur
éloignement. ('es collines l'ormenl une inanimé de couleurs (|ui r('|)os(' l'uil
fatigué par le blanc neigeux des eaux bondissantes de la cachoeira.
CdcJiocird (1(1 Lfigc grande, si\ travessnes tous très forts, le canot ne peut
|)asser qiu' vide. \,v décliargcnicul se fait en lougcaul sur la lage atH'osIcc à la
grande île. C'est une étape d'environ [\ Ivilomètres, avec un soleil de feu sur la
tète et des pierres brûlantes sous les pieds, ,1'admire mes matelots qui font
chacun plusieurs fois le ^oyage sans se plaiiulre. Le soir, nous campons en
amont de la caclioeira. La journée a été très fatigante et nous n'avons fait que
peu de chemin.
iiS /liai. — Jl fait à peine jour, une musicpie que nous trouvons peu harmo-
nieuse nous fait sortir de nos hamacs, nous regardons de tous côtés, il nous
arrive une bande de porcs sur le campement, une cinquantaine environ.
Estève en tue deux. Je déclare cjue cela suffit au granil chagrin de mes hommes
qui voudraient s'emparer de toute la bande. Mais je n'ai pas de sel à gaspiller
et je ne puis écouter leurs supplications. Nous restons jusqu'à midi pour net-
lover, ouvrir, couper et saler les deux porcs. Puis nous déjeunons et nous
nous mettons en roule.
Nous passons les forts courants de l'ile de Alilho et nous arrivons à la
cachoeira do Jandiâ.
Cachoeira do Jaiidià. Deux forts courants, puis un peu en amont un barrage
de grosses pierres rondes paraissant simplement posées sur un pédral. La force
de ces deux courants, même lorsque les eaux sont grosses, n'a pu ni les dépla-
cer, ni les entraîner. L'eau passe entre les pierres ou sous les pierres, partout
où elle trouve une issue. Nous faisons de même pour nous frayer notre route.
Le canot est traîné sur les pierres ou sur la terre ferme pendant la moitié du
temps. Nous arrivons presfjue à la nuil à l'île do Inglez où nous allons
coucher.
Il) mai. — Aujourd'hui, la journée sera l'ude, je désire arriver à la fameuse
cachoeira do biferno cl Cuilhermo me dit que c'est très loin.
Vjaduieira do Caldi-rao. l n seul travessào longitudinal, mais avant (l'vaiii-
\cr d'énormes remous foiincnl entonnoir. Ces remous mcnaccnl a chafiuc
VOYAC.E AU r;UM INA. 27
iiisliiiil d'eiigloulir iiolic .lo/iniiilui. Nous passons par un ('lioil eaiial, v'we
gauche, eiilre cl'enormcs locliers.
Cavhocira do Vatiiiho. Deu\ (IciHvi'llemciits d'ciiviioii 7) cenlimclres
chacun. I-c canal est ri\c (hoitc. ^ous ne pouvons a\anccr (ju'à \ idc, il nous
faut encore décharger le cauol.
Cl'est un travail hien spécial ([uc celui déirc Imiy/iiriio dans les caclioci-
ras : marcher sur le sahie hrùlaut des plagi's, sauter d une pierre à l'autre; ces
pierres, soinent à angles aigus, coupent les pieds tics hommes qui ont '|0 à
jo kilogrammes siu- le dos ou sur la léle. Le canot déchargé, il faut immédia-
tement se mettre au milieu de la cachoeira pour le diriger pendant cjue d'autres
le remorquent avec un gros câble. Tous sont joyeux, malgré la peine pas un
ne boude à la besogne.
Si le travail du matelot est fatigant, celui de l'exploiateur l'est tout autant.
Que l'on se figure un dallage gigantesque de Goo à 700 mètres de longueur,
quelquefois de jilusieurs kilomètres, un véritai)le dallage sans \\\\ arbrisseau,
sans inic herbe, rien : chaussée géante chaufiée toute la journée [)ar le soleil de
l'équateur. Les pierres atteignent une tem|)éralure telle que mes chaussures en
caoutchouc sont brûlées et (|ue mes [)ieds ont des ampoules, Aiiivée en amont
du pédral, je mets bien vite mes jambes dans l'eau.
En amont de la cachoeira do l'atinho, une île assez grande et de terre
haute. INous prenons le canal ri\e gauche de l'île et nous voilà à la cachoeira
do LMartiidio.
La cdcliocint dit Marliiilio a deux travessôes, pas très forts, mais ils sont
secs. L'eau court sur un lit de galets et nous perdions plus de temps à passer
cette petite cachoeira (pie si nous axions déchargé le canot pour traxerser le
petit saut accosté à l'île.
Nous voici dans un étroit canal bordé de mius géants, foute l'eau de la
ri\iére s'c'coide par là.
Kive gauche, C.uilhermo me montre l'entrée du chemin où circulent les
canots pendant les grosses eaux. A ce moment, le courant est d'une telle vio-
lence qu'il est impossible d'aller jusqu'à la cachoeira do Infcrno.
La cachoeira do Pindubal est à la sortie du furo du même nom. Elle a deux
travessôes. Encore un déchareemenl.
08 VOYAGE AU CUMIN A.
Au moment où les hommes sont en train de transporter, par le pëdral, le
contenu du canot, un peu en amont, nous entendons deux coups de fusil.
Nous répondons immédiatement et nous voilà tous émus. Comme nous avons
laissé deux malades au campement-dépôt de la cachoeira Tronco, nous pensons
qu'il est certainement arrivé un malheur, que l'un desileux est au plus mal ou
est mort, qu'on vient me chercher.
Dans la pi-écipilation que mes hommes mettent à passer le canot en amont
Pierres diles .scrnambi.
de la cachoeira, ils l'emplissent à moitié d'eau. Les sacs où sont les vêtements
de rechange et nos hamacs sont mouillés, mais qu'importe. 11 faut se dépêcher.
Enfin, j'aperçois José Antonio. Très émotionnée. je lui demande ce qui est
arrivé. Très tranquillement, il me répond que rien d'anormal n'est survenu,
qu'il est venu par le chemin avec Raymond, frère de Guilhermo, et le muet,
fils de la vieille Figéna, pour nous aider a monter le canot au-dessus de la
cachoeira do Inferno.
VOYAGE AU (.UMINA. 2!»
Cachoeira do Inferno. Devant nous, à environ i .'(Oo mèlres de distance,
dans une rigole étioile, une a/igostitra, entre deux murailles cyclopéennes
d un noir d'encre d'une liauteur de 3o mètres environ, l'eau de la rivière se
laisse tomi)er avec un énoi'me bruit sourd, sautant, bondissant, se beuitant de
roche en roche. Nous ne vovons qu'une écume d'un blanc de neige sur laquelle
les ravons du soleil donnent des reflets de lumière d'un inattendu et du ne beau té
l'iadoliat
extraordinaires. Le tableau est splendide, les yeux charmés ne peuvent s'en
détacher. Je cours à l'appareil photogra|)liique, je souris déjà à l'eHet superbe
de ma vue. ^lon enthousiasme de photographe est soudain calmé. Le plaisir de
reproduire l'enfer m'est refusé. La cachoeira tient ses admirateurs à une très
grande distance, la force du courant nous empêche d'approcher. Je ilois me
résoudre à abandonner ce lieu.
JMes matelots hissent le canot en amont de ce saut. Ils aI)ordent une énorme
muraille, puis ensuite, pendant plus de 2 kilomètres, ils traînent noti-e |ietite
-,n VOYAGE AU rUMIN.V.
embarcalion dans un clroil clicmiii qu'ils oui piralablemenl pr('|)ar(' : -des
rondins de bois onl élc placés sur tout le parcours du canot pour qu'il ylisse
plus facilement. Malgré cela, Joaitin/ia proleste. I-es canots ne sont pas
habitués à aller se promener à l'ombre des L;rands arbres dans la torèt vierge;
une planche du fond du canot est Ijrisée el la proue s'est ouverte.
Il faut donc réparer Joaninha. Raymond me dit qu'il est mailre-ehar-
pentier et s'offre pour remettre l'erabarcation en étal dans un lem[)s très
court. Guilhermo m'assure que son frère est un haljile conslrucleui', le meil-
leur qu'il connaisse. Je me décide à lui confier le travail.
Ce soir, Ravmond el son aide le muet sont gris, mais demain ils travail-
leront.
•20 mai. — Il a plu une partie de la nuit, aussi le vent est-il d'une douceur
inlinie. La teinte bleu azur vigoureusement accentuée, que présente d'ordinaire
le ciel de l'équaleur, est remplacée par un bleu laiteux avec de légers nuages
dont les contours sont dorés par les rayons du soleil, c'est presque un ciel des
zones tempérées.
J'ai envoyé mon fameux guide Guilhermo au campement d'en bas, d'où il
rapportera le brai dont nous avons besoin. J'ai mal fait de l'écouter. Je ne sais
pas encore si son frère sait travailler. Hier ce dernier était ivre, aujourd'hui il
l'est davantage.
(".omment a-t-il pu se griser? La dame-jeanne de tafia est sous ma tente,
près de mon hamac, et personne n'a la permission d'y aller. Je lui demande
(lui lui a donné à boire. « Personne », me dit-il, il n'a |)oint bu. f\lèmc, si je
veux lui donnei' un verre de lalla, il sera coniciit. ^ érilablcmenl, c'est trop
d'audace.
Enfin, j'arrive à savoir par José, mon cuisinier, fjuc lorsque je suis allée me
laveries mains à la rivière, Raymond a prolilé de ma courte absence pour voler
un bol de tafia. Nos bols onl en moyenne une contenance d'un litre et demi.
Voleur cl menteur, Raymond est l)ien fils de Mucambeiros.
Aussi, quand il me déclare qu'il ne peut travailler qu'avec ses oulils et qu il
va les chercher, j'éprouve un réel |)laisir à le voir partir.
Guilhermo revient vers 2 heures de l'après-midi. Il me raconte (pie
Havmond est arrivé au campenienl d'en bas dans un (oit mau\ais état, il
VOVA(iF: AU CUMINA. :>!
prétend qu'il a èié mordu par lui sorpenl en travaillant à réparer le canot.
Je lui déclare que cela n'est pas, que son frère s'est grisé avec du tafia qu'il
m'a volé, qu'il n'était point blessé quand il est parti; que, s'il avait été mordu
ijar un serpent, je l'aurais soigné, car j'avais avec moi une seringue Pravaz,
du chlorure d'or et du permanganate.
Guilhermo me raconte l'arrivée de son frère au campement. Raymond pleu-
rait, criait, se jetait pai- leirc, en tenant sa main blessée. « (^)ue personne ne
me parle, dit-il eu ariivanl, et que les femmes ici présentes ne me regardent
pas. » Et, tiès sérieusemeni, il ilemande à chacun de cracher. — C'est moi-
même, |)arail-il, qui lui aurais recommandé de faire cracher tout le monde
avant de causer. — Je ne suis poiul la seule probablement à trouver son remède
aussi singulier que bi/arre.
Lorsque tous se furent exécutes, Raymond leur conta son histoire de seipenl.
I.e plus amusant, le plus fort devrais-je dire, c'est que le muet aidait le menleur
à mentir. Avec force gestes, il montra que le serpent s'était élancé dans l'air
pour venir mordre Raymond, et que moi je les avais renvoyc'S sans même les
payer. Un muet qui nienl est un comble. Mais celui-ci est également un lils de
Mucambeiro: bon chien chasse de race.
limai. — Mes gens vont abattre un arbre pour se procurer n\w plandie
indispensable à la réparation du canot. Chico et Estève se chargent du Iravail.
Us vont aussi vile que possible.
Les moments les plus ennuyeux du voyage sont ceux pendant lesquels on ne
voyage pas. Ces arrêts forcés sont toujours d'une grande tristesse.
Toute suspension de notre vie active produit en nous le même eliet phvsio-
logique que si un de nos organes cessait de fonctionner.
Ouand on a d'un cê)té un horizon borné par des rochers noiis afireusement
déchiquetés, de l'autre la forêt vierge avec sa végétation luxuriante, qui vous
étouflè sans laisser passeï' le moindre souffle de vent, l'arrêt foi'cé ressemble à
une mort anticipée.
Si avec cela l'âme est triste et le cerveau hanté d'idées noires, un grand
dégoût de la vie envahit tout l'être, on ne peut plus diriger ses pensées, en
remonter le courant, cl tout dans l'existence n'est que désespérance. [Jn mirage
ail'ieuv nous fait apparaître toutes les choses sous un lamentable aspect. On se
VOYAGE AU CUMIN A.
persuade qu'il n'y a ici-bas qu'ennuis, anieilumes, cruelles désillusions. Plus
de désirs, plus d'espoirs. On en arrive à souhaiter la mort avec la conviction
qu'elle est l'unique remède à cette horrible soullVaucc. — Oui sait d'ailleurs si
le mépris de la vie et l'amour de la mort ne sont pas le commencement de la
Fifjéua luiiciimlj
sagesse? Vienne la reprise du travail, le signal de la marche en avant, ces tristes
pensées son! balayées en un clin d'œil, le mirage a disparu, la vie renaît.
22 mai. — Le canot est à peu près en état de voyager. Après le déjeuner nous
partons. 11 nous reste encore sept petits sauts de o m. 73 à 2 mètres pour en
finir avec la caehoeira do Infèrno. Nous avons la bonne chance de ne plus avoir
à décharger (|ue trois fois le canot.
VOYAGE AU CUMIN A. ô")
Au-dessus du dernier saut do Inferno, la rivière s'élargit ])rusqiieraent, à près
d'un kilomètre. L'effet est magi(|ne ; en sortant de ces canaux ('troils et som-
bres, on est heureiiv de respirer tant d'air et de voir tant de lumière.
De grandes îles sont parsemées au milieu de la rivière devenue libre. Nous
aiuions pu faire un bon vovage, si subitement Guilhermo n'était pris par une
fièvre qui nous oblige à camjier à 1 île do ^lolongo.
Afais il est superbe, (Iniilicrmo, avec sa fîè^re. Ses gc-missemenls attendri-
r^-'^.^^'-
■ ■ ''iJ'^
.'' ■
i
r < ,
v!:'"ïi^;/--
.^
'V
.^.^■■'■■^ÊÊ
■K^WPlî!?*!^*
^^W
^^^;
•1
CW^i -i.- •g£V|--fe{i^i.
■BPilr^^
Piclugi;i|ili
raient un cœur crédule. Le mallieur est pour lui que je ne oois pas à sa
maladie. La fièvre de Guilhermo n'est que de la paresse. Il se croit un person-
nage important. Je vois, d'après sa manière d'agir, qu'il pense diriger mon explo-
ration à sa guise et je vais le détromper. Je m'approche de son hamac et je lui
tiens ce petit discours qui lui servira de quinine.
« Guilhermo, je vois que vous êtes très malade; vous ne pouvez l'aire le
vo\age avec moi. Demain malin, je vous déposerai sur la rive gauche avec votre
r,4 VOYAGE AU CUMIN A.
sar, votre hamac el un sabre d'abalis. Puis vous vous en irez chez vous, vous
n'en èles pas encore bien éloigné. Un homme comme vous ne peut pas se
perdre dans la forèl.
Mais, Madame, répond-il. je ne suis pas bien souffrant, je n'ai qu'une
petite fièvre de rien, demain je serai probablement mieux. »
.Te savais bien qu'il n'aurait pas besoin de quinine, cette douche suffit.
o3 /jiffi, — (kiilhermo est le premier levé, il aide même José à faire le café.
.Te l'entends dire à son compagnon : « Senlior José, ces blancs n'ont pas de
cœur. »
Nous passons le Iravessào do Molongo à la perche, le canal est ri\e gauche,
nous arrivons de très bonne heure à la cachoeira do Cajual.
Cachoeira do Cajual, quatre travessôes, tous très fort. Nous déchargeons
.loaninha et prenons un sentier déjà tracé rive gauche. Ce sentier a environ
im kilomètre, d'après mon podomètre. I.e canal est également rive gauche;
sur la rive droite de petites îles, quantité de pierres et peu d'eau.
Beaucoup de castanhas sur la rive gauche. Jamais personne n'est venu
jusqu'ici pour la caslanha. Je le comprends, car il n'y a pas assez de bras pour
la ramasser en bas des eachoeiras. Personne ne voudrait essayer de venir de
loin pour en faire la récolte, ce serait une grande fatigue.
A I heure de l'après-midi, nous voici devant d'énormes pierres revêtues
(le dessins indiens. Je ne sais pas si une piclographie aussi rudimentaire servira
un joiu' il quelque chose. Je noterai pourtant avec soin toutes les pierres dessi-
nées que je verrai dans la rivière. Peut-être contribueront-elles plus tard à
i-onstater d'anciens rapports entre des groupes humains parfois fort
rioigncs\
Cette pictographieest loin, oh ! bien loin, des belles inscriptions de Palauqué,
mais enfin elle démontre qu'autrefois il y a eu des Indiens dans celte rivière
aujourd'hui déserte. C'est le seul vestige qui en reste, car la forêt vierge envahit
tout, la belle forêt vierge pleine d'une odeur humide de végétaux pourris,
odeur que le vent nous apporte avec une persistance insolente. Tci toute la
nature est hostile au voyageur fatigué : la faune, la flore, les éléments.
1. M. <lo Qii:ilrcf;igcs. — 1.' Es jncc humaine.
VOYAdE AU CUMINA. m
Sur la rive gauche deux îles: l'île das Pombas et l'île do Talu. Cv sont deux
petites îles de végétation rabougrie, des sarranzals, des pierres et du sable. Il
est à remarquer que les Mucambeiros en fuite n'ont donné une dénomination
qu'aux très petites îles, celles où ils campaient provisoirement, où ils ne pou-
vaient être surpris ni en aval ni en amont.
Rive droite^ l'entrée du furo do Pindobal avec très peu d'eau. La similitude
qui existe entre le Trombetas et le Cuminâ est frappante. Au Trombetas un
très grand saut, le Jacicury', ici un saut très haut, l'Inferno ; au Trombetas le
furo do Damiano allant d'aval en amont du Jacicury, furo sec et impraticable,
ici au Cuminà, le furo do Pindobal allant d'aval en amont do Inferno : comme
le furo do Damiano, il est tellement sec qu'il n'est pas navigable. Le même
soulèvement géologique doit avoir produit ces deux eaehoeiras qui se trouvent
être identiques da)îs deux rivières voisines.
En amont, rive gauche, voici la bouche de l'igarapé Samahuma. Ci'est lie cet
igarapé que le Padre Nicolino" est parti dans le centre de la foièt vierge poui'
faire un sentier de la bouche de l'igarapé Samahuma jusqu'à la bouche de l'iga-
rapé des Roucouyennes où il espérait rencontrer des Indiens et les eampos
geràes, d'après les fausses indications que les Mucambeiros lui avaient
données.
Kn amont de l'igarapé Samaliinna, rive gauche également, nous rencontrons
la première tapera^ des Mucambeiros. Elle appartient à la ^ieille Figéna, la
forêt vierge a à peu près tout repris. Cette tapera s'appelle Macaco. Le nom
vient-il d'un singe qu'un chasseur aurait tué en cet endroit ou de ce que la
vieille Figéna a une ligure anthropoïde? {Voir pho/og/ap/iie .) Toujours est-il
que nous sommes en plein dans les macaques : tapera do Maoaco, igarapé do
Macaco, serra do Macaco, île do Macaco où nous campons et où nous ne
voyons aucun macaco.
24 mai. — - L'ne pluie fine, imperceptible, formani une épaisse nuée froide
qui nous glace, nous oblige à attendre un peu : il me serait impossible de
prendre une direction avec cet épais brouillanl,
1. Voir Foyage au Trombeius.
2. Voir Campos génies, cbapiuc X, |>af;i'!, 141 t-L siiivaiUes.
3. Tapera, .nnriciiiic lialiitatioii iili.iiulouiK'c.
5(1
VOYAGE AU C.UMINA.
Le bon soleil de l'cqualeur le dissipe en un instant.
Le lit de la rivière est sablonneux, déjà de belles plages appaiaissenl.
Guilliertno me dit que l'été elles vont presque d'une rive à l'autre, il n'y a
qu'un étroit eanal où tout au plus peut passer une montaria. De plus, c'est un
endroit de prédilection des tracajas'. Malheureusement, ce n'est pas encore la
Cachociin do V'anidourosinho.
saison de la ponte. Hive droite, la tapera d'Urueuri appartenant a Lotliario,
beau-père de mon guide.
Sur la même rive, un peu en amont, voici la bouche du Kio j'cnécuia, la
rivière on il v aurait des Indiens Panais. Presque à son embouchure, la Pénécura
reçoit l'igarapé de Santa Luzia qui prend sa source à la montagne du même
nom (jue l'on aperçoit à une dizaine de kilomèlres dans l'intérieui'. De la
montagne de Santa Luzia jusqu'à la l'cnecura le pays est plat, sans incident.
1. Tiacajd, toilue d'eau.
vovAOK al; cumin a.
57
c'est à celte montagne que Lotiuuio a eoiiduil le Pèie Micolino |)om- lui
montrer des Indiens qui n'y avaient jamais habité. Il fit faire à ce très crédule
rère, trop bon pour soupçonner la fausseté de son guide, un long voyage dans
la Pénécura, vo\age pendant lequel le Père Nicolino souffrit cruellement de
la faim, sans j)ar\enir à Aoir ces fameux Indiens qui, d'après les dires
des JMucambeiros, étaient en relations journalières avec ces deiniers.
1
1
-y- ^
Uu canal dans la cacliot-ira \ aradoMiusiuli
Guilherrao est très offusqué de constater que je connais l'histoire du Cumina,
et de me trouver incrédule aux mensonges qu'il me débite à la douzaine.
Nous passons successivement quatre laperas. Ce sont : ri\ e gauche, Formîgal
et Jawary appartenant à Santa-Ainia et à sa femme, Lixramenlo au vieux Tarô;
rive droite, S. Antonio à Coletta, sœur de Figéna.
Il est à remarquer que toutes ces taperas sont placées de maniei e a ne pouvoir
être surprises. La vue s'étend très loin, en amont et en aval. Il est impossible
à un canot de s'approcher sans être aperçu.
08 VOYAGE AU CUMINÂ.
Hive droite, je remarque les deux bouches de l'igavapé Aijua Fria, un
igarapé très grand. Guilhermo l'a remonté pendant dix jours avec Horace ((ui
était venu au Cuminâ pour chercher de l'or. Guilhermo n'a pas vu d'Indiens,
ni rencontré des vestiges de leur séjour en ces lieux, mais il sait tout de même
qu'il y en a à la source de l'igarapé. Je me contente de hausser les
épaules.
Aujoui'd'hui est notre meilleure journée de marche depuis le commencement
du voyage. La raison bien simple est facile à dire : la rivière n'a presque pas
de fond, nous avons toujours marché à la perche. î»Jous arrivons à G heures
à l'ile do Mcl, il fait presque nuit.
Le soleil de l'équateur me joue de jolis tours. Mon nez, mes joues el mes
bras sont d'une magnifique couleur écarlate. Si j'avais quelque coquetterie, je
pourrais souffrir de ce petit accident. Mais qui donc s'aviserait d'avoir de la
coquetterie ici?
2.3 mai. — Cachoeiia do Mcl., un 1res grand élargissement de la rivière, une
grande île, d'autres plus petites, des pierres, avec de l'eau partout sans un seul
canal praticable.
Le déchargement du canot se fait au milieu de la rivière, la charge est
déposée dans la dernière île de la cachoeira en amont, (l'est deux kilomètres à
faire en passant d'une pierre à I autre, avec parfois de l'eau jusqu'à la cheville,
souvent jusqu'à la ceinture.
Les huit travessôes do Mel sont lestement parcourus; avant déjeuner nous
sommes à la cachoeira do S. Nicolaii.
Cachoeira do S. Nicolaû. Un grand pédral, rive droite, barre la rivière et
oblige l'eau à s'échapper par un étroit canal, rive gauche. Un seul dénivel-
lement de 70 centimètres, mais le courant est si rapide qu'il faut passer le
canot à sec sur le pédral.
A la cachoeira do S. Nicolaû, je compte quatorze pierres dessinées '. Je prends
des photographies de ces dessins, j'étudie chacun d'eux, comme si, par la seule
force de ma volonté, j'allais décider ces rébus indéchiffrables à s'expliquer eux-
mêmes.
Mais, ce qui ne fut pas du tout de ma volonté, c'est un petit accident qui
I. Voir la planche de piclogiaphie iiidicniir .1 la lin du xoluinc a\ aril-iieiniéie giaMirc
VOYACIE AU CUMIN A. r.9
m'ari'iva. Je photograpliiais, j'avais le voile noir sur la tète, avançant, reculant,
oubliant complètement où j'étais grimpée, gesticulant si bien que je tombai
dans le vide d'iuie hauteur de i m. h).
L'appareil s'en alla de son cote, le verre dépoli se brisa. Après un sérieux
examen, je constatai avec plaisir que j'avais encore mes bras, mes jambes, ma
tète. Seule, ma colonne \ertébrale se plaignait un peu, oli! très peu. Il y a des
grâces d'état pour les photogra|)lies aml)ulants.
La cachocira do Bclliscdo cuire le pédral cl la plage du même nom a deux
travessôes (jue nous passons à la corde sans tiécharger.
La cachocira do l'aïadouroRinho est une des plus ennuyeuses du Cuminâ.
Nous parcourons quatorze travessôes formant tous des sauts. Il y a un chemin
par terre, un varadouro, live droite, mais mon excellent Cinilhermo n'en a
parlé qu'en descendant. En montant, il nous racontait que le canal était rive
gauche.
.loaiiin/ia passe à vide et à sec sur des pierres à angles aigus. Mes gens
font un travail de Titans. A chaque instant, ils sont tenus de soidever le canot
sur leurs épaules. \ celte besogne, ils ne sont que trois, Guilhermo, comme la
mouche i\\.\ coche, parlant beaucoup, conseillant sans cesse, cl ne faisant
jamais rien.
Au déjeuner José ne peut manger, il crache le sang. Cela est la conséquence
d'im ellort qu'il a dû faire en soulevant tout seul la proue du canot, tandis que
les deux autres le poussaient pour le faire avancer.
Au fliner Estève ne peut que remuer difficilement la jambe droite qui s'est
trouvée prise entre une pierre et le canot. Chico n'en peut plus. Il va se cou-
cher sans dîner : c'est fl'un mauvais signe, car Chiquienho est toujours de bon
appétit. Guilhermo n'est pas fiuigué et pour cause : vilain bonhomme!
Le 27, nous sommes en amont de la cachoeira de Varadourosiuho (|ui nous
a coûté deux jours de travail et cinq déchargements.
Rive gauche, l'igarapé do Retiro et le sentier de l'Anglais. L n Anglais vint
jusqu'ici il y a environ six mois; il cherchait de l'or, il fit faire ce sentier qui
va de la cachoeira do Retiro dans le centre. On peut marcher, parait-il, pendant
trois jours dans ce sentier qui va jusqu'à la rive droite de l'igarapt' do Retiro.
L'Anglais, ayant pris les fièvres, est reparti.
w voy.\(;e au cuminA.
La cachoeira do lictiro comprend d'étroits c;niaux avec six sauts, nous y
pénétrons.
Guilhermo a la triste idée de choisir le pédral le plus long pour transporter
les bagages en amont de la cachoeira : c'est le seul chemin, assure-t-il. Cette
longue trotte, avec le soleil brûlant et les pierres chaudes, fatigue énormément
mes malelols. le ne veux plus de pareille mannnivre, je Aois arriver le moment
où les pauvres garçons tomberont malades. Désormais, nous ferons im sentier
sous bois sur une des ri\es, ainsi f|ue nous en avions l'habitutle dans les autres
voyages.
Guilhermo n'aime pas le bois. Il tient à nous faire décharger sur les pierres
et dormir dans les très jjetites îles. En voici la raison: les Mucambeiros, fuyant
leurs maîtres, étaient dans l'obligation de se tenir toujours sur le qui-vive. Afin
de ne laisser aucune ti'acc après eux, pour ('Ire plus dillicilcmenl sur[)ris, ils
VOYAGE AU CLMINA. il
déchar^eaienl, a la mode de mon guide, leurs provisions siu' les |)ieiTes, ils
dormaient dans les petites des.
Du moment que je ne suis pas en fuite, que je n'ai ni le besoin ni la coutume
de me cacher^ cette façon de voyager ne fiiit pas mon alfaire.
Les vivres sont partie en amont partie en aval de la caehoena; une forte
averse nous a\ant retardés, nous sommes surpris par la nuit. Nous voilà au
milieu de la eachoeira do Reliro, sans vivres, sans hamacs, sans vêtements de
rechange! Nous sommes tous fumeurs, donc nous avons tous des allumettes. Je
Pass.ige du cauot sur It-s pient
fais faire un bon feu, |)uis nous nous séchons: après quoi chacun s'étend sur
une pierre et s'endort.
Je me suis mise très près du feu, couchée sur une grande pierre plate, une
pierre plus petite me sert de mol oreiller. Le lendemain je suis moidue, j'ai les
membres brisés. Pour dormir, les pierres sont loin de \aloir un lit tle plume.
■iS/iiai. — Nous arrivons pour déjeiuier en amont de la eachoeira do Rctiro.
Il était temps: vingt-quaire heures sans manger en travaillant beaucoup, c'est
excessif.
Cavlioeira do Pratn. — Rive dioite, un seul saut de i m. h). Rive gauche,
plusieurs travessOes. Il n'y a point de canal. Par endroits, l'eau coule sous les
pierres : nous devons alors complètement décharger le canot.
6
i-I VOYAGE AU CUMINÀ.
>îoLis campons clans une petite île, en aval de la périlleuse cachoeira da
l'iiarara.
2() mai. — La caclioeira da Pirarara est un vaste eliarap de pierres : des
pierres et toujours des pierres^ puis trois petits canaux étroits dans lesquels
l'eau s'engouffre avec impétuosité.
Guilliermo veut encoie faire décharger sur un immense pédral. Celte fois-ci
je me fàciie pour tout de ])on et je vais avec Estève chercher le meilleur canal,
nous aviserons ensuite pour le déchargement s'il y a lieu de l'eff'eetuer. Guil-
hei*mo connaît certainement le chemin; il est payé pour nous le montrer, il le
fait sans conscience. Parfois, on supposerait qu'une mauvaise raison ou un
intérêt quelconque le pousse à me nuire, à fatiguer inutilement ma troupe.
Hier soir, en péchant, il a trouvé le moven de se faire mordre au pied par
une trahira. Aujourd'hui, il est incapable de mettre le pied dans l'eau, il regarde
travailler ses camarades : cela fait son affaire.
Un bon canal nous comblerait de joie et diminuerait la fatigue de mon
équipage. 11 i\\ en a point dans cette cachoeira où une fois de plus nous jouons
de malheur. Le moins mauvais est celui de la rive gauche. Nous déchargeons
également sur la rive gauche.
Nous passons sept travessôes avant le déjeuner et six dans l'après-midi pour
arriver jusqu'à l'île das Gallinhas où finit la cachoeira da Pirarara. Je ne sais
pour quelle raison cette cachoeira se termine là : le même pédral et les traves-
sôes continuent sans interruption jusqu'en amont de la Casinlia de Pedras.
Nous nous arrêtons à l'île das Gallinhas bien qu'il ne soit que 3 heures, mais
notre canot a besoin d'un nouveau calfatage, les pierres des cachoeiras ont
enlevé brai et étoupe.
Je regarde tristement le désolant paysage qui s'étend devant moi, en aval,
aussi eu amont : ce ne sont que des pierres séparées les unes des autres par
des cloaques et je suis à me demander comment ces vastes espaces couverts
d'une eau croupissante, sous un soleil tropical, ne nous rendent pas tous
malades à en mourir.
3o mai. — Guilhermo se réveille en gémissant : son pied lui fait mal; de
plus, hier soir, une piranha l'a mordu à la main droite, tout s'acharne après
nous, le voilà hors d'état de me rendre le plus léger service.
VOYAGE AU CUMINA. ■ iô
Chico calfate le canot, nous sommes prêts de bonne liciire et nous parlons
bien vite pour de nouvelles cachoeiras qui vont le décalfater à nou\cau.
La cachoeira da Torrr est une suite de petits travessôes et de rapides (jiie
nous passons à la corde sans décharger; le canal est rive droite.
Ce nom de Terre lui vient d'un amas île grosses pierres, amas que nous
avons déjà souvent rencontrés el qui n'éveillent nidlemenl l'idée dune tour.
La (•(ichociid (la Casinha de Pcdras doit sou nom à une grosse iiicrre
suspendue et soutenue par trois autres plus petites : elle forme un petit ai)ri.
Quatre petits canaux et trois travessôes, le canot est (U'-chargé par la rive
droite et passé par le second canal de la rive gauche. Te trouve une |)ierre avec
delà pictographie à coté de la Casirilia de Pcdras.
Nous arrivons pour déjeuner à la pointe du lirro liraiico. Je vais avec
Cuilliermo et deux matelots à la recherche de brai, nous avons la chance d'en
trouver immédiatement plus que nous ne voulons en emporter. I /arbre à cire
vit ici en famille, j'en compte une dizaine de pieds autour lie moi, etGuilhermo
me dit que si nous allions plus au centre nous en trouverions davantage. .Te
fais emplir deux seaux, cela nous suffira pour braver notre canot.
Notre Joaninha est toute parfumée pai" la douce et agréable odeui' de
cette cire végétale.
La cachoeira do Bréo Hraïu-o a deu\ travessôes que nous parcourons à la
corde sans difficulté.
La grande île da Tracuà est transversale au milieu de la rivière. Nous avons,
en passant par la rive droite, quatre kilomètres de rivière libre de la cachoeira
do Bréo Branco à la cachoeira fia Tracuii.
La cachoeira da Tracuà a trois canaux. Celui de la rive gauche est très sec,
celui du centre est périlleux; il nous reste celui de la rive droite qui a peu
d'eau, mais où nous passons sans danger les cinq travessôes dont se compose la
cachoeira.
Rive droite, trois petites îles au milieu du pédral où, sans terre végétale, des
sarranzals, des araças et des génipas sont d'une belle venue. Les rayons du
soleil et l'humidité ambiante sont la cause de ces phénomènes vitaux.
Au-de.ssus de la cachoeira la rivière devient libre, l'eau tranquille ne parait
pas avoir de courant, c'est avec plaisir que mes matelots rament clans ces eaux
44
VOYAGE AU CUMIN A
calmes qui feint contraste avec les terrililes ealaracles {|ne nous venons de
traverser. Il n'\ a pins à s'occu|)er tin meillenr canal, nous avançons sans peine
an hinit cadencé des rames.
IS^ons n'avons qn'à regarder le ciel toujoiu's brouille de nuages, qu'à
supporter aisément un climat brûlant et humide qui donne la vie luxuriante
à de magnifiques frondaisons, tout en restant méchamment ironique
Caclioeiia ilo liclijo. Ti
envers le voyageur auquel il ne permet aucune illusion, aucun mirage.
Au milieu de tontes ces poussées vers la vie, pas une plante qui puisse vous
nourrir : c'est beau, mais c'est inutile. Il es! viai que cela n'est peut-être
d'autant pins beau (pi'à cause de sa complète inutilité.
ji mai. — Le plaisir de voyager sur des eaux paisibles a été d'une durée
très limitée.
A|)rès avoir dormi à la pointe d'amont d'une petite île, dans une direction
ou(>st-est, dès 7 heures du matin nous sommes à la cdchoeini do Scvciino.
VOYAGE AU CUMIN A. ir.
II est inutile de chercher le meilleur chemin, car il n'y a qu'un étroit canal avec
1res peu d'eau. La plus grande partie de l'eau de la rivière s'engouffre en
amont sous d'cnorines pierres cl vient sortir en aval avec IVacas, faisant des
remous qui menacent à chaque instant d'engloutir notre .lodiiin/ui. Les
deux dénivellemenls de cette a/if^nsfou/ri nous obligent à débarquer.
En amont, c'est de nouveau la rivière calm<', l'eau dévalant doucement
entre des plages de sable. La rivière élargie a peu de foiul : sin- les rives, de
petites collines avec des castanhas en abondance.
Gachoeira do Armazem. — Une roche creuse formant une petite grotte
où cinq à six personnes pourraient s'asseoir, mais non se tenir debout. Cette
roche est appelée le Magnsin par les Mucambeiros et elle a donné son
nom à la cachoeira.
Pour dtjeinier, nous nous installons dans le Mcigasiii^ où nous jouissons
'iC. VOYACE AU CUMINA.
d'une agréable fraîclieur, fraîclieiir d'aulant plus appn'ciie fp»^ nous ne
sommes point habitués à un pareil sybaritisme.
Nous passons rive droite quatre travessoes. Le premier esl très fort. Mes
matelots ne sont que trois poiu' travailler, aussi se fatiguent-ils beaucoup,
(iuilhermo est resté dans le Magasin ; il prétend qu'il ne peut aller au
soleil, les deux morsures de trahiras lui donnant la fièvre. C'est une fièvre
extraordinaire que celle de (ruilhermo, une fièvre ennemie de tout travail qui
n'empêche point notre homme de très bien manger.
Cachoeiia da liampa. — Lne superbe rampe en penle douce, rive
gauche. Au-dessus de cette rampe de gigantesques cactus (des jamacarus),
d'énormes pieds de croas, plante dont les fibres servent à faire de la corde
d'une belle couleur blanche, des ananas sauvages; de loin, ces plantes font un
effet magnifique et leur ensemble donne l'illusion d'un spicndide jardin
d'agrément.
Mais contentez-vous d'admirer de loin, ces belles plantes ne sont point
sociables, elles sont couvertes de dures épines; si vous avez la hardiesse de les
toucher, vous payez un peu cher votre témérité.
Je veux prendre une photographie de ce tableau de nature. L n homme près
d'une plante sera un terme de comparaison. J'envoie Estève auprès d'une
cactée. Il en revient littéralement criblé d'épines imperceptibles, le soir il a
les mains et les pieds tuméfiés.
Nous ne pouvons passer rive gauche où pourtant le canal est très bon, car
la rampe se continue dans le lit de la rivière et les pierres sont si glissantes
qu'il est impossible de se tenir sur les pieds pf)ur remorquer le canot avec la
corde. Rive droite, (piatre travessoes que le canot passe à vide.
Nous nous arrêtons à File da Pcdra Prrta. Ce nom lui vient d'une
énorme pierre granitique noire, mesurant 2j mètres de longueur sur 13 de
largeur et 9 de hauteur. Ce bloc géant est posé en amont de l'ile.
Il est 4 heures, nous sommes déjà dans la pénombre tant le ciel est
bas, surliaissé encore par de gros nuages noirs. L'orage avance sur nous avec
rapidité. Voici l'averse, nous n'avons pas eu le temps d'élever la tente. Assise
sur une pierre, avec mon caoutchouc et mon parapluie, j'attends patiemment
que la pluie s'arrête.
VOYAGE AU (.LIMIXA. 47
Il est des jours d'une tristesse infinie, ils sont nonil)reii\ [)Oiii' moi ces
temps giis de deuil. l'Ius en harmonie avec mon âme que les temps clairs et
gais, ils n'en |)èsent néanmoins que plus lourdement sur moi, ils me
rappellent les heures douloureuses de mon existence, ils me doiuient presque
le dégoût de la vie.
i'^'' juin. — Chaque matin, en me réveillant, le jour qui commence me
semhle plus pénible à passer que le précédent, l'ennui qui est mon
insépanihie compagnon m'enserre de plus en plus. Il me faut absolument
marcher, prendre des directions, inscrire des angles, passer des caclioeiras.
Mon ardeur au travail n'est soutenue que par la lâche sacrée que je me suis
imposée et (pie je poursuis sans relâche.
La caclioeira do To/inu est très forte. Nous avons d'abord de forts
courants rive gauche; puis, au milieu de la caclioeira, nous traversons par
un étroit canal et nous allons chercher un chemin rive droite. Les trave.ssùcs
d'amont de la rive gauche étant très forts, notre canot ne résistei-ait pas à
l'impétuosité du courant. Nous mettons toute la matinée à vaincre les six
travessôes de la cataracte; ils forment ensemble un dcnivellemeut de plus de
8 mètres.
Avec la caclioeira do Torino, nous finissons la première partie des
cachoeiras héroïques, l^endant i4 > kilomètres en amont jusqu'à la caclioeira
da Paciencia, nous n'avons plus que de petites cataractes que nous pourrons
franchir sans décharger le canot. Mes gens seront moins fatigués et nous
ferons chaque jour davantage de chemin.
CHAPITRE IV
En amonl do Toiino. — Un jacaro. — Tapera do \azaret,h. — Ii;ai'a|)i- do Rrniedia. — Ho cl
SeiTa do ïuriman. — Tapera de Santa-Anna. — P>ives en lorniation. — Tapir, espérance
déçue. — Point de gihicr. — Les balatas. — Matelot ennuy('. — Cacliocira do Tajiin. —
(laclioeira do Taxi. — llailioeira dû Cajual. — Mctiei' d'explorateur. — Les Indiens de
Giiillieriiio. — Un tapir blessé et [)ris. — Correction à .losé. — Caelux/Ii-a da l'oanna. —
> iandc de tapir, — La forêt vierge. — Sentier des indiens l'iànoeotôs. — Tapi'ia de
S. .losé. — l^a lièvi'e. — Tristesse de l'isolenn'iil. — Moyen stupide de se guérir de
la lièvre.
Il n'est |)as facile de rendfc iiiléressiiiiU' lu leeliire (l'iiiie lelalion tle
voyage lorsque ce voyage se fait dans un pays inhabile où les mêmes
paysages se répètent à l'infini et (jnand surtout la |)rineipal(> qiialiU' du récit
doit être la vérité exacte des faits, des accidents. D'ailleurs, ini e\|)l()ral('ur
n'est pas pa\é pour faire de belles phrases. Il n'a pour mission que de lairc
connaître le pays qu'il visite, il trace le chemin que le colonisateur deyra
ensuite peu|)ler et cultiyer.
Le récit que je fais de ce voNage au (Ituiiinà est inie série de lails
techniques que j'énumère sans trop soigner mon style; il me faut marcher,
toujours marcher, le temps me presse.
En amont de la cataracte do Toituo, la riyière a peu de fond; nous allons
souvent à la perche en cherchant notre chemin entre des plages ou des
pierres, en faisant des zig/ags d'une rive ti l'autre.
Un jacaré trop sociable vient en reconnaissance à une très petite distance
de notre canot. Je lui envoie une balle poin- lui mettre du plomb dans la tête,
il en est très incommodé. 11 se laisse emporler par le courant, le yentre m
l'air : manière de voyager des jacarés morts.
VOYAGE AU CUMINA
41)
Rive gauche, l'igarapé de la Prain Branca a, à son eml)oiicluire, une
plage haute formée de sable blanc.
Rive droite, la tapera do Nazareth, appartenant à Santa- \nna. La forêt
vierge a toujours rejiris, les nouvelles pousses sont à la même hauteur que le
bois environnant, il est utile d'apprendre pour le savoir, car rien ne le
ferait supposer, qu'il y a eu autrefois un défrichement en cet endroit.
Cachoi'iia do Reliro, rive eauclie.
Celle lapera est à l'embouchure de l'igarapé do Remedio, un igarapc assez
grand où les Mucambeiros allaient chercher de la salsepareille.
De l'ile de Taruman, en face de la serra du même nom, jusqu'à la tapera
Sanla-Anna, la rivière est encombrée par des pierres, la navigation devient
difficile.
A la tapera Santa-Anna, sur la rive gauche, les arbres de la capuera sont
un peu plus bas cjue la forêt environnante. Santa-Anna est moins vieille que
Nazareth.
7
ôO VOYAGE AU CUMINA.
Nous marchons jusqu'à la iitiil jjurec que nous ne l'encoiilrons (jiie des rives
en formation, rives composées de limon et de détritus végétaux, rives sans
consistance où l'on ne peut marcher sans s'enfoncer dans une houe
nauséalionde.
Nous trouvons enfin un chemin de tapir. La terre, ayant été hattue, est
plus dure. Nous en profilons pour aller camper dans la for«H à une
cinquantaine de mètres de la rive.
Si le tapir avait eu la honne idée de venir hoire pendant la nuit ou le matin
de très bonne heure, cela nous aurait fait plaisir. Il v a longtemps que nous
n'avons mangé de viande, chacun s'endort avec la perspective riante d'être le
premier à voir le tapir et avec le désir de le tuer.
1 juin. — Le tapir n'a point paru. Il a plu une partie de la nuit. I^a tente,
ayant été mise à la chute du jour, n'a pas été bien étirée et nous nous sommes
mouillés. Etre le jour inondé par la pluie n'est en somme qu'une bagatelle,
tandis que la nuit c'est désagréable. Le lendemain on s'éveille maussade et
courbaturé.
Malgré l'attention soutenue avec laquelle mes gens fouillent des yeux la
rive, ils ne voient rien, pas une pièce de gibier ne se présente. Ils sifflent les
macaques, imitent à la perfection le liocco et l'agami, appellent le tapir à s'y
méprendre, mais rien n'apparaît. Nous n'avons pas de chance.
Nous voyons bien un ménage de jacarés, une famille composée de cinq
loutres, une maman capioura allaitant ses deux petits; toutes ses bêles nous
laissent approcher très près d'elles, pas une n'éprouve de frayeur, elles
semblent deviner qu'elles ne sont pas comestibles, leur instinct les guide assez
pour leur faire comprendre qu'elles n'ont rien à craindre.
A l'Ilha da Barreira Branca, nous vovons du gypse à la pointe d'amont.
Depuis l'île da Sauba, nous avons sur les deux rives une grande quantité de
ces beaux arbres bien connus dans les Guvanes : des balatas. Il y a trois
variétés de balatas : le balata rouge ou balata de montagne, le balata indien
et le balata blanc ou à gutta-percha. Le balata donne un petit fruit gros
comme une |)rune, d'un goût fort agréable.
Quand un matelot se réveille ATtoRiiEctDO, c'est-à-dire agacé, notre
voyage en souffre d'autant. Il rame |)eu et mal, sa figure est renfrognée, il
VOYAGE AU CUMINA. M
•gronde, ne trouve rien de bien, l'eau court trop vite à son gré ou la journée
de travail est trop longue, il querelle ses camarades. Si vous axez à passer une
cachoeira, prenez garde; il pourrait mettre le canot dans un courant ou dans
des remous pour amener un naufrage, veillez à ce qu'il ne laisse l'embarcation
se briser sur une roche : c'est sa façon de dissiper sa mauvaise humeur.
Dans ces moments, mon caractère violent me sert admirablement. Mon mari
eut à souffrir avec ses équipages composés exclusivement de nègres. Sa nature
ilélicate, son esprit élevé, sa philanthropie exagérée s'accommodaient mal avec
la brutalité nécessaire parfois avec ces natures-là. Aujourd'hui, c'est José qui a
besoin d'être réprimandé. Il est servi à souhait, il se souviendra de ma
semonce.
Cachoeirinha, deux rapides que nous passons à la perche.
L'estirâo ' du Tapii'i est une direction nord de plus de six kilomètres, la
rivière a peu de fond, une grande plage rive droite et deux plus petites rive
gauche.
Toujours des balalas sur les deux rives. Ils sont ici en telle abondance
que, malgré la longue distance à franchir pour se transporter en ces lieux,
l exploitation en serait encore lucrative.
Cachoeira do Tapiii, quatre travessôes de force moyenne, le canal rive
droite est bon, nous allons à la corde.
En amont, et jusqu'à la cachoeira do Taxi, la rivière est sèche. ]>'eau est
même insuffisante pour notre petit canot qui souvent touche le fond. Le lit
de la rivière est tapissé de petits galets semblables à ceux que nous appelons
cailloux de rivière — peut-être parce qu'on les trouve au bord de la mer —
et qui servent à caillouter les allées de nos jardins.
"i juin. — En a\al de la cachoeira do Taxi, Chico a eu la chance de prendre
deux gros surubims, qui sont les très bien venus, car ces jours derniers le
poisson a peu mordu et le gibier ue s'est point montré.
Cachoeira do Ta.ri. — (Quatre traxessôes. Les trois premiers sont passés
à la perche. Le dernier en amont étant un peu plus fort, nous oblige à
remorquer Joaniiiha avec la corde.
I. Estirùo, lonsiie troUe,
b^l VOYACE AU CUMINA.
Une autre cachoeira sans nom. Rive gauche, elle a eintj petits ra|)iiles,
d'énormes pierres, beaucoup de petites iles et trè> peu d'eau. Nous allons
relativement très vite. Le grand canal est rive droite et n"a qu'un seul
tra\essâo.
Cacliocird do ('(ijikiI. — IjC chemin est, ri\(' gauche, accosté à une rampe.
Cette rampe est couronnée par un beau cajneiro qui, malheureusement, n'a
C.Tchoeira da Piraraia, rive dioilc.
pas de fi-uit en ce moment. C'est cet arbre qui donne son nom à la cachoeira.
Nous trouvons trois travessôes que nous parcourons à la corde.
Depuis la cataracte do Torino^ les cachoeiras sont peu dangereuses et ibrt
inofFensives. S'il en était toujours ainsi, je croirais faire une promenade
d'agrément. Pour se sentir vraiment en exploration, il faut de beaux remous
en forme d'entonnoir ou un très fort courant ou un canal périlleux.
Notre \ ie serait banale et monotone, notre profession insipide, si les jours
se succédaient sans imprévu, si nous recommencions, comme cela arrive
VOYAGE AU C.UMINA. 55
souvent, chaque malin ce que nous avons fait la veille. Avant le dépari on
peut rêver, \o\v en iniai^ination la grandeur et la beauté de la lâche à
accomplir, la réalité a vite dissipé les illusions. L'existence est ici toute simple,
toujours la même. On a constamment autour de soi la même végétation pro-
ii'ariua. ca
digieuse, le même ciel incandescent, les mêmes incidents, le même soleil fou
de puissance qui nous affole le sang, les nerfs et les idées. Par bonheur, la
pensée d'un devoir inéluctable, un danger inattendu à conjurer, une nouvelle
difficulté à surmonter détournent notre attention et nous excitent.
Ils sont heureux les explorateurs auxquels surviennent des aventures extra-
tri VOYAGE AU CUMINÀ.
ordinaires, (|ui oui à vaincre les ëlémenls, à luller contre d'inexlricables périls.
Moi, je vais tristement dans la lumière crue et blanche du soleil équatorial,
n'ayant plus la curiosité des premiers voyages où l'élrangeté des formes des
végétaux géants me ravissait.
La seule chose qui m'arrive et qui n'est point extraordinaire est que, en
vivant ainsi à la sauvage dans un pavs désert, mon âme s'idenlifle au milieu,
j'arrive à ne plus pouvoir jouir de la belle nature qui m'entoure. Et cependant
celte nature ferait les délices de bien des civilisés.
L'île do Vapor que nous côtoyons est ainsi appelée parce que la pointe
d'amont a la forme de la proue d'un vapeur.
L'île de Moquem est un peu plus en avant. Elle a, en amont, une plage assez
vaste. Quand Guilhermo a accompagné le D' Tocantins, ils ont vu sur cette
plage un boucan d'Indiens.
Guilhermo est toujours étonnant. Il m'assure que ce boucan avait été fait
par des Indiens Roucouyennes, que ces Indiens sont là, sur la rive gauche de
l'île, et que si nous approchons de cette rive nous serons fléchés, ces Indiens
étant BRABos. La preuve, ajoute-l-il, que ces Indiens sont là, c'est qu'un
peu plus haut il y a un igarapé qui porte leur nom. Ni lui ni aucun
Mucambeiro n'ont jamais vu un Roucouyenne. N importe, cela ne fait rien,
il est absolument sûr que ces Roucouyennes sont là.
Je lui dis que les Roucouyennes sont en elTet sur celte rive, mais très loin,
qu'on ne les rencontre que dans le Haut Paru et ses affluents, que ce sont
d'honnêtes Indiens bien plus civilisés que ne le furent jamais les MueamJjeiros.
— Mon homme a l'air de ne pas me comprendre.
Vers le soir, Estève tue un canard : c'est une chance. Nous aurons à dîner
ce soir.
Nous campons à la pointe d'aval d'inie grande île. A jjeine sommes-nous
accostés qu'un tapir siffle de l'autre côté de la rivière, nous lui répondons vile,
on décharge le canot et trois hommes traversent la berge pour aller rendre
visite à cet intéressant pachyderme. Estève le tire à une très petite distance,
mais noire gibier se sauve à travers bois avec une balle dans le corps. Il est
déjà nuit dans la forêt, il nous est impossible de le poiusuivie, les chasseurs
reviennent au campement.
VOYAGE AU eu M IN A. h:,
Nous nous reposons près de deux carbels (ails par les Indiens, ces carl)els
sont de l'été dernier.
Il est très curieux de voir l'effet produit par ces deux mauvais carbets sur
mes malelols. Chacun nettoie son Winchester et le charge. Chico, peu causeur
d'habitude, ne parle plus du tout ; Guilhermo ouvre des yeux efrarés; Estève
ne veut dormir que sous ma tente et près du pharol. José, sans doute, pour se
donner du courage, boit [)lus de tafia qu'il ne lui en faut, aussi querelle-l-il ses
camarades.
De mon hamac, je le prie de se taire et il se permet de me répondre :
» Je sais, dit-il, que c'est toujours après moi que Madame se fâche, et
jamais après les autres.
— José, si je me fiche, c'est cpie lu le mérites. Demain malin, alors que In
auras recouvré toute ta raison, je le causerai. »
Il va se coucher, point très tranquille, il sait que je ne manque jamais à ma
parole. Malgré les fumées de l'ivresse, il se tiemande ce (pii lui arrivera le len-
demain.
\ juin. — Les trois chasseurs retournent à la recherche du tapir. I^i pauvre
bête est sur le bord de la rivière, elle est venue se mettre à l'eau pour calmer la
fièvre que lui donne sa blessure. Elle est vite capturée, saignée, écorchée. Mes
gens reviennent au campement pour couper la viande en morceau et la saler. A
midi, nous pouvons partir; nous n'emporlons que la viaiwle du tapir, nous
laissons les os pour les urubus.
Pendant que les antres sont allés à la recherche de notre gibier, José est
resté avec moi. Il n'est pas très rassuré. Quand il me voit prendra un sabre
d'abatis et aller dans la forêt couper une forte liane, il comprend tout de suite
que cette liane lui est destinée. En effet, je lui donne une correction digne de
figurer dans ses souvenirs.
Un moment après, j'ai eu regret de l'avoir fiappé si fort, je l'appelle et je lui
dis :
• T'ai-je fait bien du mal? — Mais n'est-ce pas ta faute? Ne méritais-tu pas
cette correction?
— Non, dit-il en souriant, Madame ne m'a pas fait mal. l ne mère bal tou-
joiu's son fiis avec amour. >■>
56 VOYAGE AU CUMIN A.
Je reste e-hahie. Voilà un homme de trente-huit ans qui reçoit des coups et il
a encore une phrase pour trouver que son maître a hien fait. C'est tout juste s'il
ne me remercie pas.
Nous sommes dans une région de tiès grandes îles, de rive à rive la rivière a
Caclueira d:i Pirarara, caiial central.
plus de 2 kilomètres. Le lit tie la rivière est sablonneux, et nous allons avec des
fonds de 2") centimètres à i mètre.
Nous rencontrons un ra|)ide que nous essayons de passer à la perche, mais la
perche glisse sur les pierres, nous sommes obligés de nous servir de la corde.
Voici la fameuse ile do (iarafon, Tile où a eu lieu le massacre des Indiens
Piânocotos de la I^oanna, j)ar les Mucaml)eiros ', et aussitôt, un peu en amont,
rive droite, c'est l'embouchure de l'igarapé Poanna, où il v a de ces Indiens
l'iânocolôs.
Voir Poaiina, Cliapitrc Vlllj |>.ig(>s 112 cl suivautcs.
VOYAGE AU CUMINA. 57
Cachoeira da Ponnna, deux rapides que nous franchissons à la corde. T.e
lit de la rivière est encombré par de petites îles et des pierres. En amont de la
grande île de la Poanna, nous voyons un campement indien cjui remonte à
peine à un mois, les feuilles qui recouvrent les carhets sont encore vertes.
3 Juin. — Nous partons de très bonne heure pour regagner le temps que nous
avons perdu avec le tapir. Cinq minutes ajn-ès notre départ, nous sommes encore
Cachoeira da Piraiara, travessào d'aval, ri
arrêtés dans notre marche par un épais brouillard cpii ne permet même pas
aux prouères de voiries pierres sui' lesquelles notre canot va achopper à chaque
instant.
dette brume épaisse couvre toute la rivière, nous éprouvons une sensation
de froid, je demande une couverture. Les matelots profitent bien vite de l'occa-
sion j>our me réclamer un boujarou supplémentaire de tafia. Enfin, le soleil
apparaît et darde ses rayons de feu. Le brouillard se dissipe et nous laisse voir
le grand et éternel sourire du ciel bleu.
8
bH VOYAGE AU CUMIiNÀ.
l*oiir déjeuner, j'ai un morceau de ta[)ir rôti sur la braise, .le dois me répéter
souvent (jue c'est une viande excellente aiin de bien m'en convaincre. Certai-
nement le tapir a une chair très savoureuse, mais..., il y a un mais. Cette
viande bonne, excellente, fort agréable au goût, est un peu coriace et difficile
à digérer pour un estomac qui n'y est pas habitué. Si pour votre malheur votre
estomac la supporte, vous vous aperce\ez avec eliroi que cette viande a une
propriété purgative exagérée.
Nous en souffrons tous, mais le plus malade est Estève qui véritablement fait
pitié. Â 2 heures de l'après-midi, je suis dans l'obligation de faire une distri-
bution générale de sous-nitrate de bismuth.
IJllimo ponte do castanhal. C'est ici que nous \ oyons les derniers castanheiros,
en amont. Plus loin, après la bifurcation des deux bras, le Pariï et le Murapi,
il n'v a pas de Castanhas.
Toujours des balatas sur les deux rives.
Les vestiges des Indiens sont de [)lus en plus nombreux. A la bouche de
chaque igarapé, il y a un campement.
Nous recommençons à voir quelques collines isolées eà et là; depuis la
cachoeira do Cajual, les rives étaient basses et l'intérieur paraissait ctrc un
terrain plat.
Je désire arriver à la cachoeira da Faciencià aujourd'hui. Aussi, ai-je doublé
la ration de talia. Nous fdons véritablement bien.
La rivière tourne à l'est et nous allons garder cette nouvelle direction jusqu'à
l'igarapé des Koucouyennes; en amont des grandes cachoeiras, nous allons dans
une eau morte, sans courant, sans rapide.
Les eaux sont calmes et tranquilles, le paysage est beau : de lointaines mon-
tagnes diversement teintées arrêtent le regard ainsi que des gracieuses orchi-
dées sur des arbres géants; mais, comme bien des choses ici-bas, tout cela est
surtout admirable à distance.
Si au lieu d'aller au miheu de la rivière, on s'approche de la rive et qu'on
jette un coup d'icil dans le sous-bois, la végétation est désordonnée, confuse,
sale, laide et nauséabonde. Mais si l'on entre en pleine forêt, le taldeau est
pire : les épines déchirent, les lianes arrêtent les pas, on est forcé de se baisser,
presque de ramper ou d'escalader un échafaudage de brindilles qui s'affaissent
VOYAGE AU CUMINA. ôi>
sous lo poids du marcheur et le mettent un peu trop lirusquemenl par terre. Ou
bien l'on enfonce dans la boue et les détritus végétaux en décomposition. De
plus, les habitants de ces lieux marécageux se jettent avec rage sur le téméraire
vovageur : ce sont les carapanas et les piaôs qui lui sucent le sang, les fourmis
qui moi^dent si furieusement qu'elles déchiquètent la peau, les chiques, les
carapates et les mueuims qui élisent domicile sur et dans votre individu. Quand
on sort de cette belle forêt, qui de loin paraît si luxuriante, on est dans un état
lamentable.
Rive droite, nous trouvons l'entrée du sentier des Indiens l'iànocotôs. Ce
chemin va jusqu'en amont des grandes cachoeiras et nous dispense d'affronter
quatre grandes cataractes que nous ne pouvions traverser et remonter qu'en
six jours.
Rive gauche, la tapera de Senhor José. Elle est abandonnée depuis si long-
temps qu'il est impossible d'en retrouver le moindre vestige. Un peu en amont,
nous rencontrons une ilc avec de belles plages, nous nous arrêtons pour y
dormir. Il en est temps, je n'en puis plus.
Il est des heures d'une suprême désespérance : ce sont celles qui précèdent
un accès de fièvre. Nous sommes dans son empire, elle exerce ici un pouvoir
tyrannique, aujourd'hui je lui paye mon tribut. Seule, sous ma tente, je subis
la solitude dans son horreur. Malgré une épaisse couverture, sous laquelle je
me couche, je grelotte avec les plus violents frissons de cette maudite fièvre.
Isolée, dans les ténèbres de la nuit, je suis agitée par des cauchemars qui me
font voir autour de moi toute une légion d'êtres fantastiques qui ricanent, me
regardent, me frôlent. La fièvre augmente, c'est la nuit, c'est l'abime.
Oh! avoir un chez soi, être entouré des siens! De l'eau! de l'eau! Personne
pour me donner un peu d'eau.
Et mes matelots sont là-bas, à l'autre extrémité de la plage, hors de la portée
de ma voix. Ils rient, ils s'amusent, ah! Si je pouvais aller jusqu'à îa rivière,
mais la rivière est loin et mes jambes sont faibles.
Je vois, tour à tour, mes hommes passer d'un côté à laiitre du foyer. Le foyer
est rouge, les hommes sont noirs et luisants, la nuit est sombre et mon être
brisé s'en va dans le nc-aiit. Oh! si j'avais un peu d'eau! Puis, c'est un som-
meil de plomb semblable à la mort.
60
VOYAGE AU CUMINA.
Bien que brisée par ce violent accès de fièvre, le lendemain je reprends le
collier. La fraîcheur du matin, la splendeur empourprée du soleil levant me
font oublier ma fatigue. Mais bientôt ce même soleil, sa réverbération dans
l'eau me communiquent la même sensation que si les rayons de cet astre de
feu convergeaient sur ma tète. Je n'y puis tenir, et pourtant il me faut tra-
vailler. Il me reste à employer le moyen stupide souvent utilisé par mes gens :
aller me mettre à leau, un bain rafraichit le corps et les idées. « L'eau fait peur
à la fièvre, disent-ils, et si l'on n'en meurt pas..., c'est qu'Allah nous
protège. »
CHAPITRE V
Cachoeira daPacienciâ. — Travessôes récalcitrants. — La faim. — Une cigarette. — Cachooira
clo Jacaré. — Les ananas. — Fausse alerte. — Cachoeira Rcsplcndor. — Ile montagneuse.
— Fatigues. — Estève et Gniliiermo. — Orage. — Solitude. — Oiseaux-raouclies. —
Cachoeira Grande. — Les sucurijus. — Peur de me.s matelots. — Le meilleur chemin. —
Cordonnier par force. — Aliondame et disette. — Estomacs de matelots. — Jaguar. —
Igarapé des Roucouyennes. — .Toie de ma trou|)e. — Fin du sentier des Indiens Pianocotôs.
— Barracas indiennes avec provisions. — Photographies. — Guilhermo démoralise mes
gens. — Confluent du Paru et du Murapi.
0 /ni//. — La nalure n'est ni triste, ni gaie, mais nous l'envisageons de l'une
ou de l'aulfe nianièie, selon l'état de notre ànie. Aujourd liui, je la vois très
sombre, (iela n'a rien d'étonnant après mon accès de liè\ re de la nuit passée.
Cacliocini iln Paciencià. — Deux canaii.x étroits séparés par une de
rocheuse, i'ile dos Maguarys. Deux énormes barrages de rochers coupent toute
la rivière, il faut encore une fois hisser le canot par-dessus la colline et trans-
porter les vivres par un sentier que nous faisons, allant d'aval jusqu'au milieu
de la cachoeira.
Le canal, rive droite, est impraticalile, ce n'est qu'une grande masse d'eau
descendant avec la vitesse d'une trombe entre deux murailles. Il serait impru-
dent de trop s'approcher de cette chute, nous nous contentons de la contem-
pler d'assez loin.
Rive gauche, le canal n'est point bon, cependant le pédral un peu incliné
permet au canot de passer. Le premier banc de roches forme trois chutes, trois
marches d'un escalier gigantesque. Après ces trois premières marches, un autre
banc forme également trois autres chutes beaucoup plus fortes que les pre-
mièi'es.
r,L> VOYAdE AU (UMIXÂ.
Poiu' les trois premières chutes, le canot est hissé, rive gauche, sur le pédral
incliné, pour les trois suivantes le canot est passé sur le pédral qui est accosté à
l'ile dos Maguarvs. Il a fallu toute la journée pour la circulation du canot et des
bagages.
Te reste toute cette journée en aval de la cachoeira. Ces longues attentes au
pied des cachoeiras, au milieu des pierres brûlantes, sous un araça dont le
maigre feuillage donne Fillusion d'être à l'ombre, ce n'est pas très confortable;
j'aurais pourtant tort d en dire du mal, j'y goûte des joies infinies. Comme je
suis seule des heures entières, j'arrive de rêveries en rêveries à oublier la triste
réalité, je ne me souviens plus des ennuis de mon existence et mon moi s'en
va loin, très loin, aux pays des chimères. Oh ! les beaux songes, les doux rêves
que je fais à l'ombre des goyaviers sauvages! Tendres songes et rêves réconfor-
tants que jamais personne ne saura et qui seuls procurent un peu de calme à
mon âme tourmentée et endolorie, à mon cœur fatigué de tant de souffrances,
à mon être qui aspire au bonheur suprême!
Nous campons en amont du sentier, rive gauche, au milieu de la cachoeira.
Notre canot a de nouveau besoin d'être calfaté, toute l'étoupe est partie sur les
pierres.
Quand la fièvre tient une proie, elle ne la laisse pas facilement. Toute la
nuit j'ai la fièvre et le délire. Dès le matin, Estève, qui m'a veillée émet timi-
dement l'idée de retourner. Je le reçois de telle façon qu'il n'aura jamais plus
la velléité d'en reparler.
'] juin. — Il nous reste encore huit travessôes avant d'en avoir fini avec la
Paciencia. Nous cherchons notre chemin entre les pierres, revenant sur nos
pas pour prendre un autre chemin, abandonnant celui-ci pour un autre plus
mauvais. Les deux premiers travessôes, rive gauche, sont franchis à la corde,
pour le troisième nous devons alléger le canot, le quatrième est passé à la
corde, au cinquième déchargement complet. T^e sixième et le septième sont
parcourus à la perche et le huitième à la corde. Nous sommes toujours rive
gauche, la rive droite étant encombrée de |>etiles îles entre lesquelles courent
de minces filets d'eau.
Nous nous arrêtons pour déjeuner dans une petite île accostée à la rive
gauche. Le menu, pour vaiicr, est le même qu'hier et qu'avant-liier : c'est du
VOYAGE AU CUMINÂ. (ir.
tapir. Malgré tonte ma bonne volonté, mon estomac refuse de s'habituer à
cette nourriture. Je viens d'aillems de passer deux terribles nuits de fièvre qui
sont une excuse à la délicatesse de mon estomac. Mais voici que la question
devient épineuse : ou manger du tapir ou ne rien manger. J ai tellement faim
que je me décide à... fumer une cigarette. Ce déjeuner peu substantiel ne me
donnera certainement pas d'indigestion.
La faim! combien d'estomacs de névrosés voudraient connaître la faim?
Quand j'étais à Paris, je ne sus jamais ce qu'elle pouvait être. A cette heure, je
puis enseigner à ceux qui le désireraient un moyen aussi sûr qu'excellent pour
arriver à éprouver la sensation de la faim, plutôt désagréable : ils n'ont qu'à
vovager dans les régions désertes de l'intérieur du Para.
Les premiers jours, le premier mois, tout \a bien, il y a à manger dans le
canot. Mais après? après, c'est le régime de la faim quotidienne. La vie est
toute d'aventure, la nourriture est incertaine, aléatoire; il y a deux jours de
diète sur trois, le poisson ne mort pas et le gibier fait défaut. Alors on Anne
et l'on oublie presque tout en suivant les nuages que forme la fumée.
Quelle délicieuse chose qu'une bonne cigarette quand on a bien faim! Mes
dames, vous qui pour vous distraire, humez de délicieuses cigarettes de barbe
du sultan, vous qui du bout de vos jolies lèvres envoyez si gracieusement
des spirales de fumée d'un bleu si suave que votre gaie rêverie s'éternise, vous
êtes loin de supposer que de pauvres voyageurs fument de très mauvaises ciga-
rettes pour oublier la faim et que bien que bleue la fumée leur fait voir l'exis-
tence tout en noir.
Cachoei/a (/o Jacarc. — Trois forts travessôes qui nous obligent à décharger
entièrement le canot; le transport des bagages se fait sin-un pédral au milieu de
la rivière, le canot passe, rive gauche, dans un petit canal accosté à la rive.
Des collines bordent les deux rives, une colline un peu plus forte qu'on peut
prendre pour une petite montagne semble en amont fermer la rivière.
Un fort banc de rochers, tenant toute la largeur du cours d'eau, lui fait faire
un saut d'environ 8 mètres de profondeur. Les bagages sont passés et nous
allons camper, rive gauche, en amont du saut, laissant le canot en aval, demain
on le passera.
S juin. — Le lendemain, en effet, dès le matin, on hisse le canot par-dessus
64
VOYAGE AU CUMINA.
le saut. Pauvre canot! le voilà de nouveau comme une écumoire, il faut le cal-
fatei' et le braver à neuf.
Pendant que Chico et Estève sont en train de réparer le canot, je vais avec
José couper des ananas. Derrière notre campement, il v en a ini vérital)le
champ. Ce sont fie petits ananas sauvages, gros comme des œufs de poides,
L do Se
acides et remplis de piquants. Néanmoins, je les trouve excellents et j'en veux
faire une provision.
Je suis en train de faire ma cueillette. Au milieu de mon occupation, je vois
arriver Chico tout essoufflé; il vient m'avertir qu'il y a des gens, en aval, dans
les travessôes d'amont de la Pacienciâ, que certainement ils viennent pour
nous.
Des gens, du monde dans un canot! Qu'est-ce que cela veut dire? Les
hommes que j'ai laissés, en bas, étaient bien trop malades pour avoir pu se
mettre en voyage aussi vite. Ce ne sont pas des miens, ce ne sont pas des
VOYACJE AU CUMINÂ. 65
Indiens, car il parait qu ils ont des cliemises blanches, qui est-ce donc? Me
voilà tout émotionnce.
C'est que le sort a toujours été dur pour moi, et la succession d'amères
épreuves dont le destin m'a gratifiée a rendu mon âme trop facile à émouvoir.
Je redoute toujours un changement, car un changement ne peut être qu'une
nouvelle douleur. Ces gens qui viennent map[)orlent nécessairement une autre
déception.
Je vais jusqu'à la live. Il y a eu erreur. Chieos'est trompé. Après vérification,
nous constatons que ce ne sont que des pierres, sur lesquelles les rayons du
soleil levant se reflètent.
Et voilà ! Ce ne sont que des pierres. Elles ont ému des gens que le tigre
n'effraye pas, pendant un instant, elles ont causé de l'agitation à mou àme trop
éprouvée.
Une petite montagne oblige la rivière a prendre une direction nord-sud,
9
ce. VOYAdK AU eu M IX. \.
mais, aussitùL la montagne contournée, nous allons clans la même direetion
ouest-est.
iNous passons (len\ Iravessoes assez forts pour mériter le nomdeeaehoeiras.
Mes matelots, n'étant pas forcés de décharger le canol ni de le transporter par
terre, (jualilient dédaigneusement cette cachoeira du nom île tra\essùes. Le
canal est accosté au pédral de la rive gauche.
Nous pénétrons dans un étroit canal où s'écoule toute 1 eau du (iuminà. In
grand pédral est à droite, un autre grand pédral est à gauche; plus avant, nous
nous heurtons à une violence du courant, comme nous n'en avions pas encore
rencontré dans cette rivière. Nous sommes obligés de mettre deux cordes sup-
plémentaires, notre Joaninha avance lentement avec deux cordes à la [noue
et une à la poupe. Les cordes sont tellement tirées que leur grosseiu' diminue
de moitié; heureusement que ce sont des cordes neuves, c'est leur premier
voyage. Nous arrivons à vaincre ce courant, il nous fait mal augurer de la ter-
rible cachoeira qui est en amont.
Cachoeira Resplendor. De petites îles à contours indécis, des pédrals,
une grande île montagneuse faisant tout d'abord croire à une bifurcation de la
rivière, et de grandes chutes de tous les côtés. Là, c'est un lilel d'eau au milieu
des pierres, plus loin^ c'est une masse énorme, faisant un bruit semblable à
celui du tonnerre. Cela est beau, très beau, d'une majesté impossible à rendre,
mais comment allons -nous passer?
Je commence par faire transporter les bagages en amont de la cachoeira,
jusqu'à la grande plage qui termine la grande île montagneuse. Le décharge-
ment se fait par le pédral accosté à l'île rive gauche. Malgré toute leur bonne
volonté, mes matelots ne peu\ent terminer le transport, la nuit les surprend.
Ils \\\:n peuvent plus, ils sont épuisés, et cela se comprend : ils oui marche
toute l'après-midi sur des pierres qui leur hiùlent les pieds, avec un dur soleil
sur la tète et par une température asphyxiante; je crains à chaque instant de
les voir tomber de fatigue.
Arrivés au campement, ils ne veulent point manger. Estève a la fiè\re et la
jambe dioite très enflée, José a aussi la fièvre, Chico se laisse tomber dans son
liamae, sans songera changer ses \ètements de travail, qui soni mouillés, ])()ur
ses xèleuicMtsdc uiiil, (|ui sont secs. Il me lau! le rcNcillei- cl le faire clianger,
VOYAGE AU CUMIN A. fi7
car, dormir avec «les vêtements mouillés, c'est la fièvre poui' le lendemain.
(itiilhcinio est frais et souriant; avec son mauvais rire, il est là, se moquant
des autres. Il tombe mal, mes hommes, malades, ne sont point disposés à sup-
porter ses quolibets.
Eslève se fâche, et japprendsainsi queGuilhcrmo travaille aveeune excessive
mollesse. Si, devant moi, il a l'air de coopérer àToHivre commune, par derrière,
à cha«(uc instant, il répète à mes gens qu'ils sontliien insensés de tant travailler,
(pi'il vaut bien mieux [)rendre moins de peine, aller |)lus doucement, qu'ainsi
je me dégoûterai du voyage, que, d'ailleurs, ils auront quand même la même
somme.
Il leur reproche leur obéissance, leur disant (ju'ils sont liailès comme des
esclaves.
(iuilhcrmo, ap|)ren<ls-ie encore, vole au sucre tous les joins, jxjur se faire des
chilx's'. Il se dit (|uc, quand il n'\ aura plus de vivres, il faudra bien retour-
ner. C'est véritablement un vilain bonhomme, un triste individu, (pie cet
être-là. Hypocrite, foinbe, menteur, voleur, il a tous les traits caractéristiques
auxquels se reconnaît un vrai (ils de Mucambeiio, il a tous les vices que doit
posséder le descendant de ces lâches traîtres.
Je lui parle sé\èrement, mais seulement pour la forme, ,1c sais depuis long-
temps (|ue ces ^lucambeiros sont rebelles à toute éducation, à toute amé-
lioration.
L'âme de ces hommes, depuis leur naissance éle\és dans la fourberie, est
mauvaise pour toujoius. Leurs instincts et leurs intérêts sont leurs seuls guides;
ils n'ont aucune idée de la morale universelle qui élève l'homme. Intellectuelle-
ment et moralement, ils ne peuvent être nos égaux, je ne l'ignore point, et,
bien que souffrant de leurs vices, j'éprouve une réelle satisfiiction d'amour-
propre en pensant que je leur suis supérieure et en songeant à ce qui me fait
cette su|)ériorité.
Pendant la nuit, un violent orage nous bouleverse : tonnerre, grand vent,
pluie l)attante, l'ouragan est au complet. Notre tente est presque renversée,
tout est inondé d'eau, hamac et moustiquaires.
I. ChUn\ farint* tle m.tnioc df^layée avec de IVan.
fis
VOYAGE AU nUMINA.
Eslève était en sueur, nous avons mis sur lui tout <c que nous avions de cou-
vertes; heureusement qu'il n'a pas été atteint par la pluie. Que ferais-je en ce
moment, d'un matelot soutirant d'une pneumonie dont la guérison exigerait
des soins qui entraveraient nos projets? Mais, les autres et moi, nous grelottons
jusqu au matin; ee n'est qu'un accident de nos voAages d'exploration.
() juin. — Apres a\oii- examiné successivement le canal ri\e di'oile et le canal
iuiIuuiifaniBÉiâi
rive gauche, nous nous décidons à prendre le premier. Pourquoi? (> serait hien
difficile à dire, les sauts étant aussi mauvais et aussi nomhreux d'un côté que
de l'autre. T>es six sauts de la caehoeira nous mettent dans l'obligation de pas-
ser le canot quatre fois au sec, au-dessus du pédral, siu' la rive droite du canal;
il y en a pour toute la journée.
Je vais voir et photographier le lies pie iidor. Mes épreuves ressemblent à
trois dessins indiens paraissant vouloir représenter des tètes ornées de l'acan-
gatara. L'acangatara est la eoill'ure de plumes cpic les Indiens revêtent dans
leurs i'cles.
VOYAGE AU CUMIXA.
(U»
Je suis fomplètement seule sur cette plage iléseite, depuis le matin jusqu'au
soir. Oli ! la belle journée! One la solitude est ai<réable! J'v aspire avee force,
et je trou\e délicieux les instants que je passe ainsi. Ne plus entendre causer,
ne pas être forcée de converser avee mes gens, qui peuvent travailler sans moi!
T,es anachorètes n'étaient-ils pas de;'grands^épicinii'ns en allant dans le di'sert
pour jouir plus complètement de la solitude, pour avoir un peu de ce honlieur
qu'on ne peut trouver qu'en soi-même.
En disant (jne je suis seule, je me trompe, car j'ai l'agréable compagnie diui
couple d'oiseaux-mouclies. Ces oiseauv sont si beaux (ju'on ne se lasse point
de les admirer. Leurs mouvements sont prompts et gracieux. Ils se rendent avec
la rapidité de l'éclair à la fleur qu'ils veulent atteindre, et ils ne forment plus
avec elle qu'un corps aussi délicat qu'harmonieux, qui ne lévèle leur présence
que par un imperceptil)le battement d'ailes. A peine si je les distingue après
leurs divers changements de direction, mon œil ne les recoimail qu'aux éclats
70 VOYAGE AU CUMINA.
métalliques lances parleur plumage multicolore. Il n'y a que les métaux et les
pierres précieuses qu'on puisse comparer aux reflets brillants de ces jolis petits
êtres.
V T heures, Jooninhn est en amont de la caclioeira Resplendor. La
coque de mon pauvre canot semble avoir été passée à la râpe, et, de nouveau,
il faut calfater et braver.
10 juin. — Nous doublons la pointe de terre ferme qui se trouve en amont
de la plage do Resplendor et nous voyons dans le lointain de belles raies lumi-
neuses d'un blanc argenté paraissant descendre du ciel bleu. Mes gens, peu
esthétiques, qui d'habitude n'apprécient pas les beautés de la nature, font une
exclamation admirative. dette chose qui nous parait si belle a nom (lachoeira
Grande et sera la plus ennuyeuse à franchir de toutes les cachoieras ([ue nous
aurons rencontrées dans ce voyage.
Cachoeira Grande. Cette catai'acte n'a pas moins de vingt cl un travcssùes
principaux avec beaucoup de rapides. L'un de ces travessôes est un saut d'une
dizaine de mètres de hauteur.
Les quatre premiers d'entre eux sont passes à la corde et nous allons accoster
au pédral qui se trouve au centre de la rivière : c'est le meilleur chemin pour
transporter les bagages.
Chieo et José commenVent à décharger le canot. Pendant ce temps, je vais
avec Estève et Guilhermo à la découverte d'un chemin. Nous traversons la
grande île qui est en face du pédral. Cette île est une région bien curieuse avec
des pierres hautes de di\ à douze mètres et une grande quantité de trous, puis
enfin des puits de sept à huit mètres de fond s'enfoncant sous l'île en galeries. Il
V a quelquefois communication entre divers ])uits, d'autres fois le ])uils est
traversé par un fdet d'eau.
11 nous faut veiller sur nos pas, car pour un moment d'inattention nu de
simple maladresse nous risquons de revenir infirmes au campement. Souvent
en passant au-dessus d'un de ces puits nous entendons un grognement sourd
que nous connaissons bien : nous avons réveillé un sueuriji'i ' et nous allons
vile plus loin pour ne pas troubler davantage le sommeil d'une bête de dimeu-
,-y,i, 1.
VOVAOK AU CUMINÀ. 71
sioiis oïdinairemenl respeeUibles. Il faut grimper, escalader d'énormes pieries;
|)uis, quand nous arrivons en haut de ces pierres, nous nous laissons glisser,
moveu rapide mais |)eu moelleux de descendre un escarpemi'Ut.
Après une heure et demie de cet exercice, je charge mes hommes d'aller à la
découverte et je les attends au fond d'une clairière.
Je suis depuis une heure étendue sur les pierres attendant tranquillement
leur retour lorsque soudain j'entends des cris, des appels éperdus.
C'est que tlepuis un moment mes deux matelots partis à la découverte me
croient dévorée j)ar un tigre dont ils ont relevé les traces; ils ont sans résultat
exploré plusieurs clairières. Ne m'y trouvant pas ils se sont d(^à vu à Fernando
de Noronha'. Hélas ! la peur seule d'un châtiment est donc ma sauvegarde
pendant ce voyage.
Ils ont découvert un chemin où il n'y aura à passer le canot par terre qu'une
seule fois, (l'est dans le canal rive gauche entre la terre ferme et l'ile des
sucuriji'is.
Nous retournons pour déjeuner au pedral ou sont restes Chico et José. Nous
prenons notre repas très vile et ensuite nous nous dirigeons dans ce canal rive
gauche. Je \ais avec mes gens, ainsi le travail se fera plus prestement et surtout
Guilhermo le paresseux travaillera.
Le meilleur chemin est fort mauvais. Le canot, bien que vide ne franchil
les travessôes qu'avec beaucoup de difllcuUés et une somme énorme de travail.
Les cinquième, sixième, septième, huitième et neuxième Iraxessùes sont
parcoiu'us à la corde. Pendant que nous passons le septième traxessâo ariive
une forte pluie qui ne lombe que pendant dix minutes et rafraîchit à peine
1 atmosphèi'c. Cette pluie laisse sur le canal où nous sommes une buée chaude,
un véritable nuage épais, compact, que les rayons du soleil dissipent. Le nuage
s'élève en colonnes de vapeur et disparait aussi vite (ju'il s'clait formé.
Le dixième travessào n'étant qu'un saut, Joaninha passe siu' les pierres par
la rive gauche. Nous montons encore le onzième et le douzième travessào et
nous voilà en amont du pédral par oii les bagages ont été transportés. Il est
presque nuit, nous nous arrêtons dans une petite île rocheuse au milieu de ce
pédral.
I. Famunlo ,1. Sonmim. \nvj,nv du lilrsil.
7'J VOYAGE AU CUMIN A.
Il luin. — Nous avons employé toute la matinée à franchir les treizième,
quatorzième et quinzième travessôes, ce sont encore des sauts. Dans la soirée
nous en finissons avec la cachoeira Grande. Le canal est rive gauche entre lui
pèdral et quatre petites îles accostées. Nous campons et nous calfatons le canot
à la bouche de l'igarapé des Roucouyennes'.
Nous en avons fini, paraît-il, avec les Cachoeiras du Cuminà. Nous ne
lrf)u\erons plus que fjuelques rapides ou de très petits tra\essùes.
Ma dernière paire de caoutchoucs est restée dans la cachoeira Grande, telle-
ment usés qu'ils ne tenaient plus à mes pieds. Aussi, en ce moment, je me trans-
forme en cordonnier. Je savais bien qu'en exploration il fallait savoir se suffire
à soi-même, s'appi-endre et s'attendre à faire ini peu de tout, mais se faliriquer
des chaussures est plus difficile qu'on ne se l'imagine. J'arrive à confectionner
de bonnes semelles avec de la corde, le dessus du pied est recouvert avec un
I. Igaiiipc des Roucouv enues, voir Cliapiue \ ill, pages 1 1 1 et siiiviintes.
VOYAGE AU eu MINA. 7;^
morceau de loilc à voile. Cela n'est point élégant mais peut me servii-, c'est le
principal.
Bien que j'en sois à ma huitième année d'exploration, je ne suis point lonl-
à-fail revenue aux âges primitifs, je soull're énormément de vivre .sans confort.
Que dis-je? Sans confort? Mais je manque absoliunenl des choses les plus
indispensables.
Aussi, lorsqu'après a\oir été privé de tout pendant six mois, l'explorateni
ilo 1 iiiiiio. rivo (li-i)iLo.
re\ient à la \ ie civilisée, letourne là où chacun jouit des bienfaits (\v la société,
une folle de bien-être s'empare de lui, il voudrait user et abuser de tout en
même temps. Son estomac fatigué, am-mié par les privations, se détraque
complètement sous l'eflbrt (|u'il réalise pour digérer tout ce qu'(''tourdimeul il
absorbe.
La bouche de l'igarapc- des Houcouyennes est très poissonneuse. Nous avons
dix gros surubims, ce (|ui fait environ vingt-cinq kilogrammes de poisson. Aies
gens en profilent pour faire bombance pendant une paitie de la nuit.
Dans les déserts, la \ ie est alternativement faite d'abondance et de disette.
Les poissons sont plus régulièrement cantonnés qu'on ne le croit générale-
ment. Aucun animal n'aime à vivre isoh' : poisson, gibier, bètcs de toutes
sortes, se réunissent en certains |)()intsque d'instinct ils trouvent |)lus agrt'-ables
71 VOYACE AU CUMIN A.
ou plus propices à leur subsislanee. Aussi la nature est-elle là fort peuplée,
plus loin ahsolumenl d(''serte. Alors l'être humain en certains lieuv trouve tout,
en ahoiulauce : le poisson mord,le gil)ier pullule, les vée(étan\ mêmes poussent
à l'inlini; tandis qu'en maints endroits tout lui t'ait dél'aul.
I.es jours de disette nous vivons aux dépens de nous-mêmes; nous mai-
grissons tous avec ensemble, sans plaintes. Les jours rl'ahondanee mes matelots
absorbent toute la journée : ils mani^cnl l'n déeliargeaul le canot, ils mangent
en ramant, ils mangent en parlant, el la nuit ils se lèvent pour manger. Mais ce
(pii esl permis à des estomacs habitues dès renfanee à un pareil régime ne
réussit point toujours à ini eslomae eiuopéen.
.le jeiine très bien, je passe facilement trois ou (juali'c jours à ne prendi-e
qu'un |)eu de llii'. (hiand a^ri^e l'abondance mon estomac est inirailable, il
refuse de fonctionner, je ne consomme que très peu.
Cette nuit, nous recevons la visite d'un jaguar qui parail avoir un penchant
pour Çhico. Il était déjà près du hamac de ce dernier, lorsque riuilhermo, <pii
était rc\eillé, a donné le signal d'alarme. Le tigre esl loin (pie nous nous
frottons encore les yeux.
12 juin. — En amont de l'igarapé des Roncouyeinies^ le Cumiuà prend
la direction nord-nord-ouest. Une île rocheuse avec une grande quantité de
pierres dans le lit de la rivière, deux petits travessôes ennuyeux sans être
dangereux, absence complète de canal, voilà ce que l'hoiizon nous oll're poiu'
l'instant.
Mes matelots sont jo\cu\ sui' les eaux calmes, joyeux de n'avoii' plus de
cachociras à passer, joxcux d'avoir une belle rivière large, joyeux surtout
d'avoir bien mangé toute la nuit et d'avoir encore du poisson pour toute la
journée. Et ils vont tête nue, torse nu, pieds nus dans la grande clarté du
soleil sans aucun souci. Ils chantent des chansons très gaies sur des airs
tristes, de 1res mélancoliques sm- un Ion d'allégresse, et ils sont heureux I
( hiani à moi, je vais tristement dans la lumière blanche du ciel bleu, mon
esprit inquiet soutire d'un mal sans remède, et, quand viendra l'heure
dernière que mon àme ne repoussera pas, elle me sera plus agréable que la
tendre clarté du matin qui m'était si doux sous mon beau ciel de France.
Mais il s'agil bien ici des rêves de mon imagination. .T'ai auli'c chose à
\()Y.\(iK AL CUMIN A. T.".
l'iiiie que tle la lilleraliire ou du senlinieul. Je suis iei pour Iraeei' nu levé
exact el aussi complet que possible du Rio Cuminà, sous-allluent de
l'Amazone. Coupous bien vite les ailes à la folle du loi^is, et mesurons
des angles, prenons des altitudes, voyons longitudes el latitudes, maxima et
minima de la températm'e, largeur de la rivière. Précisément, voici une belle
plage que le Créateur a placée là tout exprès pour que je puisse y faire
mesurer une base.
Nous allons à la perclie d'une allure vraiment surprenante. Guilliermo
prétend que nous avons la marcbe d'un vapeur. Il serait à désirer poiu- mon
voyage que l'abondance régnât tous les jours dans mon enloiuage. Il est viai
que mes hommes s'y habitueraient, et l'habitude gàtc tout, surtout quand il
s'agit de bonnes choses susceptibles, à la longue, d amollir ceux qui en usent
journellement.
En aval du terminus du sentier des Indiens Piànocotôs est une grande ile
dont le canal live gauche est complètement obstrué par le sable. Certainement
l'eau passe là l'hiver, mais en ce moment la plage est à peine humide.
Je fais accoster rive droite pour voir le chemin des Indiens. Ce chemin est
ini sentier de chasse à peine tracé. Les naturels peuvent seuls s'y reconnaitre
et le suivre sans s'égarer.
A l'entrée du sentier, il y a trois btirvacds : une toute neuve dont les
feuilles doivent avoir été coupées depuis peu de jours; l'autre est de I année
dernière et la troisième est en construction, les montants sont placés, mais les
feuilles de la toiture manquent.
Sous la bdiiacd neuve, nous trouvons un arc, des llèches, du tapioca,
de la cassave, un panier contenant des colliers de perles bleues el des boutons
de porcelaines blancs et rouges, une tangue de femme, des graines sèches de
la forêt, du 'àX de coton bien (Hé, un fuseau à fder, du roucou en graines,
dans une petite calebasse du roucou [)réjjare, une giande calel)asse avec de
l'eau, y\ne marmite renversée au-dessus d'un foyer. Deux fo\crs, donc t\i;\.\\
familles.
Les Indiens étaient iei hier ou avant-hier cl ils reviendront bientôt
puisqu'ils ont laissé des provisions. Je laisse des hameçons au-dessus de I arc
et des (lèches, et des perles au-clessus du panier.
7fi VOYAGE AU C.UMINA.
Au i)Oi't, je compte sept pirogues faites avec fecoi'oe du julaliy. Elles soûl
cassées et liors d'usage, pas une n'est en état de naviguer. Les Indiens sont
donc partis en amont avec une pirogue eu état de les transporter, sans cela
ils seraient à même d'en faire une et les femmes seraient ici à la Ixiirticd
ou il V aurait au port une pirogue en état de remonter la rivière.
Nous poursuivons, mais il n'y a plus de rire ni de chansons. Mes matelots
ne parlent que d'Indiens féroces qui vont nous iléelier et ils ne sont point
rassurés. J'ai l'air d'èlre très absorbée par mon travail et de ne pas les
entendre.
Le soir, nous nous arrêtons à une belle |)Iage où il y a de très jolis araças
d'une assez belle venue, ,1e me promène un peu, je prends une tasse de thé
et je me mets à révéler mes clichés. INayaul que trois châssis à ma
disposition, je dois faire ce travail assez sou\enl.
Si\ clichés à révéler pour un photograplie bien installé dans sa clianil)re
nuire, cela n'est rien à (aire. Mais en voyage, assise sur le sable de la plage,
avec de l'eau tiède c[ue je n'ai pas eu le temps de tillrer, une lanterne qui
n'éclaii-e pas, pour chambre noire un morceau d'ctoll'c sous lequel j'étoullé
et que le vent soulève de temps en tem[)s, il faut véritablement me faire
violence à moi-même pour ne pas dans un moment d'humeur jeter le lt)ut à
la rivière.
I J Juin. — Celte luiil mes gens ont peu \)in\v ne pas dire point dormi.
Chacun s'est occupé à ouvrir son Winchester, à en nettoyer soigneusement
chaque pièce à le cliarger jusqu'à la bouche, l'cudaut ce liavail, ils causent à
voix basse, ils parlent des Indiens. Guilhcrmo (jui csl de bcaucoiq) le plus
vieux est loin d'èlre le plus raisonnable de ma troupe : il est en train de la
démoraliser.
1' C'est certain, dit-il à ses compagnons, que les Indiens nous enverront
des llèches empoisonnées. La " Blanche' > ne connaît pas le danger, c'est
pourquoi elle va toujours de l'avant; mais il est bien sur (|ui' personne ne
reviendra de celte e\pédili(m. H csl préférable d'avertir Madame, il faut
I. La V BlaDchi' >. Il hniiiiii, est le uom lé plus (hilleur que les ^ois de l'iulcrieur Inunenl a nuus
donner. Quand ils vous disent n minha brauca u. c'est qn'ils veulent, ou s'excuser d'une faute ou
niellre voire fjénérosilé à couU ibulioii.
VOYAGE AU CUMIN A. 77
qu'clli' retomiu' si elle ne veut [)as moiiiii- cl nous enlrin'ner a\ei- elle dans
sa perte. >>
(le n'esl point mal pense de la part d'un indisidu ([ni ne soni;e <iu'à
inlei rompre, (ju'à empêcher de fuiii' un vo\ai;c qui l'ennuie. Le lendemain
matin j'altends trancjuillement (|uc l'un li'eux ose me eommimiquei'
l'averlissement de Guiliiermo. .J'ai la Terme résolution de débarquer
Ciicli(ifi];i da l'aricnci.i, lea Lrois premier. '^ eliuLe
immédiatement celui qui me parlera de retour. Tous sont restés silencieux.
Nous partons de très honne heure, à 5 heures et demie. A 8 heiu'es, nous
arrivons au confluent <lu l'an'i et du Aliu'api, les ileux allluenls principaux
du (lumiiià.
Il est curieux de constaler la l'aeililc' avec laqLielle on déeoiuage des
hommes sans volontc' ni énerj^ie. Mes [)auvi'es matelots jeltent des rei^ards
elFarés sur les deux rives, le canot est toujoiu's tenu au milieu de la rivière.
S'il nous arrivait une flèche en ce moment, ils ploui^eraient à la liàte.
78 VOYAGE AU CUiMlNÀ.
ils iiR' laisseraiciil sciik', Ws Mljaiuloiiiiciaicnl loul, ils oiiUlieiaiciil la r'iiosc
principale, c'est qu'un de nos rilles \aul mieux <jue loules les tleclies des
Indiens.
On ne |)eut raisonner la crainte mêlée de superstition. I^es premiers
liommes s'effrayaient des sorciers, de choses desquelles nous rions aujourd'hui.
— Des matelots, munis d'armes précises dont un seul coup mettrait des
centaines d'Indiens en fuite, ont peur de {lèches peut-être inoffensives, à coup
sûr bien inl'érieures si on les compare à nos balles.
D'ailleurs, que m'importent les flèches des Indiens, seraient-elles empoi-
sonnées? La mort n'est rien de bien terrible. Elle est plutôt im repos
bienfaisant après une vie agitée et malheiu'eusc. Je comprends à celle heure
de ma triste existence le « du/ce /-r/'/igeriiu/i » dont pailcnl les marliri'S
funèbres des premiers chrétiens à Rome.
CHAPITRE VI
Uio Pani, montée, descente. — l'r-elic iiifi-uitiieuse. — Tiinbo. — Préparalil's eonlro les
liiiliens. — Igarapp Iiiiarara. — C.ani|)eiiient indien. — Femmes indiennes. — Inventaire.
— [nntile attente. — La raaloca. — 'l'apéra Es[)irito Santo. — Cachoeira do Carapo r;rande.
— Les earruios. — Igarapé S. Antonio. — l'eau de sucnriju. — • Effet [)roduit par le campo.
— Cachoeira do Cliico. — Morro do Toeantins. — Souvenirs laissés. — Un grand igarapé.
— Tapir au bain. — Tous malades. — Guiliiermo et ses gémissements. — Exercice de
patience. — Jaguar. — Cachoeira da Ouça. — Je laisse Chico et Guilhermo. — En amont
> avec deux matelots. — Toujours pas de gibier. — La faim. — Une capiouara. — Estève
l)lessé. — Retour au campement de Chico. — Tristesse du retour. — Le pétrole est (ini.
-- Ciiez les Indiens. — Bonne ciiasse et lionne i-ivière.
A ciiviion lia kilomt-tre avjint la coiidiience du Parti et du Murapi que nous
allons monter et descendre l'im après l'autre pour reprendre ensuite leCuminâ,
l'eau de la rivière est noire rive droite et blanche rive gauche, mais d'un blanc
sale, d'une couleur suspecte qui ne me dit rien de bon. Ce bras de i>aucli('
pourrait bien être une rivière à sczàcs '.
Le Rio Pariï, à son embouchure, mesure i t i mètres, il ressemble plutôt à mi
ruisseau qu'à une grande rivière. Tout de suite, en amont, il comt vivement,
mais il n'a pas de fond; notis passons avec peine notre petit canot au milieu
des pierres. Parmi ces pierres deux ont des dessins indiens".
Un petit travessâo, que nous franchissons à la perche, est suivi d'inie
cachoeira, il nous faut alléger le canot et continuer à la corde.
Guilhermo veut faire des baptêmes à son idée et il est très offusqué que je
n'écrive pas aussitôt les renseignements précieux qu'il daigne me donner. Nous
dépassons un amas de petits cailloux émergés sur une longueur et sur une
largeur de 3 mètres, au milieu est un génipa étiolé.
I. Sezôcs. fièvres intermittentes,
■j. Voir la ]il:uiclie <lo piclogiaphie.
S(i VOYAGE AU CUMIN A.
« Celte ile, me dit Giiilliermo, s'appelle Vll/ui licdiiiidd . M;i(l:ime n'écrit
pas le nom de celle île? )> Sur un non 1res sec, il regarde les aiilres, il pi'cnd un
air 1res vexé et il a l'air d'insinuer que « vraiment Madame ne fait pas bien son
travail. »
Nous nous arrêtons à une petite plage, à un coude de la rivière, mais c'est
en vain que chacun pèche, l'oint de poisson, jtas une seule piranha. Nous
avons i)ient()l l'explicalion de celle pénurie; un peu en amont, à un campe-
ment d'Indiens, nous voyons du limiio' pr('l à élre jele à l'eau. T>es Indiens
enivi'eut le poisson du l'arû avec du timho, cl nous buvons de celle eau!
La rivière est un peu plus large qu'à l'emliouchure, elle a de i m) à
200 mètres. Oiielques collines apparaissent sur la rive droile, depuis le
eoniluent le |)avs est sans relief.
I. Timho, |,l.inti
gflls.
iloiil lin ^c sc'il puni- liicr Ii- puisson,
VOYAGE AU CUMIN A. 81
Nous campons rive gauche, en terre ferme, à la terreur de mon entourage
qui préférerait demeurer dans une petite île où nous reposerions très mal, mais
où les Indiens ne pourraient nous surprendre.
Guilhermo devient tout à fait insupportable. Si je le débarquais?
\'\jidii. — 11 parait que c'est aujourd'hui que nous allons voir la maloca',
lencontrer ces terribles Indiens. jMcs hommes sont un peu lassiucs parce que
JovNiMU v;i jiar terri
les ritles sont chargés; les couteaux-[)oignards et les sabres d'abatis, très bien
aiguisés, coupent comme des rasoirs.
Ces préparatifs ne me conviennent guère, il esl rare qu'ils n'occasionnent
des accidents. Le civilisé peureirv a sou fusil, l'Indien effrayé a son arc et ses
(lèches empoisonnées; les voilà tout à couii en présence, ils se regardent,
s'observent avec défiance; un mouvement insignifiant, un geste mal interprété
suffisent pour faire, d'un côté, partir la flèche, de l'autre, riposter avec du
I. Maloca, maison indiciini'.
82 VOYAGE AU CL MINA.
plomb. Et une tribu bonne et tranquille avant la visite des civilisés devient
braba et liostile.
Je veux bien que mes matelots soient prêts a se défendre au besoin, mais je
leur recommande expressément de ne se servir de leurs armes qu'à la dernière
extrémité, de ne tirer que si j'en donne le signal.
Ils ne peuvent cacher l'ennui que leur cause mon ordre. Pour me faire
changer d'avis ils essayent de m'impressionner. Ils me répètent leur éternelle
phrase : « liidio nào e gente é bicho do matlo. » — L'Indien ce n'est pas un
homme, c'est un animal du bois. — A quoi je réponds qu'eux sont des brutes,
il n'v a point à en douter, tandis que les Indiens sont meilleurs et leur sont
supérieurs au point de vue moral comme au point de vue intellectuel.
Ils sentent que je vais me fâcher et ils s'empressent de me promettre qu'ils
feront comme je le ilésire.
JNous laissons rive gauche les deux bouches de l'igarapé' Imararà, distantes
l'une de l'aulrc d'environ «Soo mètres.
A " h. /|o m., à un campement indien, rive droite, nous apercevons trois
femmes qui s'enfuient dans la forêt. La dernière a un cnfani sur les bras et un
autre qu'elle (raine par la main.
Leur peau est d'un jaune très clair, leurs cheveux sont coupés comme ceux
des hommes sur le front et laissés dans toute leur longueur par derrière. C'est
la dernière (pie j'ai le mieux remarquée, elle n'avait point de tangue et ses
deux seins ressemblaient à deux blagues à tabac vides. C'était d'un elTet
inattendu et tout à fait risible que de voir ces deux mamelles, affolées comme
leur propriétaire elle-même, s'élancer dans l'espace, puis revenir battre sur
la poilrinc poiu' s'claiicer de nouveau.
•le les appelle lacln (sœin), je leur offre des perles, des miroirs, mais la
peur est trop forte, elles ne m'écoutent pas, elles fuient encore plus vite.
Nous accostons à l'endroit d'où les femmes sont parties. Je rencontre trois
barracas à peu près neuves, une autre en construction, un énorme boucan,
et huit chiens petits et maigres qui aboient désespérément en se tenant toujours
à une bonne distance de nous, de vrais chiens d'indiens.
Sur le boucan : un couata, deux singes rouges, six trahiras, deux couriviatas,
deux surubims; en bas du boucan, une marmite de fabrication indienne avec
VOYACE AU CUMIN A. ><Z
(lu poisson qui a été déjà hoiicaiii- et qui a été bouilli avec du piment : voila
ce qui tombe sous nos veux. Je fais retirer la marmite afin (]U(' le j)oisson ne
brille pas pendant l'absence des bidiennes.
Sons les ùdr/riras sont dis|)ersés neuf arcs, vingt-trois (lèebes, ein([ tubes
de baml)ons contenant des pointes de flèches empoisonnc-es au curare, une
tangue très bien faite avec des perles blanches (dans le l)as de la langue ime
grecque est dessinée en bordure a\ec des perles bleues), de la cassave enve-
loppée dans des feuilles de balourous, et une ancienne boite de conserves en
fer-blanc contenant une paire de ciseaux, un peigne de fabrication indienne
et un fragment de petit miroir.
Je m'installe dans un hamac, hamac de couleur et d'odeur de roucou cl
j'attends. Tous, hommes, femmes et enfants, sont cachés dans le bois et nous
surveillent. En vo\ant nos intentions pacifiques peut-être se montreront-ils?
Je l'espère.
Je fais préparer le (h-jeuner et nous déjeunons. Nous attendons encore et
personne n"ap|)rochc. J'avance un peu \ers le bois, du côte où je les ai vus
s'enfuir; j'ap|)elle, je |)arle ouayana à haute voix, l/éelio seul répond à mes
offres tentantes : •< ) rpc' icc' cnlioiiroii ? icc aroiia ? » — Ami, veux-tu des perles,
un miroir? — Je ne sais que cioire, peut-être ne comprennent-ils pas le
ouavana.
Comme sœur Anne, je ne vois rien venir; vers ii heures, je me dc'cide à
partir et je laisse des cadeaux : des |)erles et des hameçons.
A midi, nous trouvons un abatis à l'extrémité d une grande direction : c'est
la demeure des Indiens Piânocotôs. — Je parlerai de ma visite et des mœurs de
ces Indiens Pi;uiocot(')s au chapitre XI, voir pages i")i et suivantes.
Après avoir fait connaissance avec ces Indiens, nous jiartons à 5 heiu'es et
demie et nous continuons notre route en amont.
]Mes gens sont surpris, ils ne me cachent pas l'élonnement fpi ils ont eu en
m'entendant parler aux Indiens un langage qu'ils ne connaissent jjas. Du
moment qu'ils ignorent que je sais quelques langues indiennes, ils concluent
que je suis un peu sorcière et leur admiration pour moi'se mêle d'une certaine
crainte.
Nous campons dans une petite de, en face de la bouche d'ini igarapc. Inutile
84 VOYAGE AU CUMIN A.
de dire que ma troupe n'a pas ferme l'(eil de la nuit, elle s'allendait à cliaque
instant à être attaquée par les Indiens.
i5 iuin. — Nous laissons rive gauche la lapera de l'ispirito Sa/it-o, la dernière
installation des Mucamheiros en fuite, (luilliermo l'aflirme du moins, il reeon-
nail fort bien l'igarapé qui est eu amont, mais je reste iuerédule, ear, à Templa-
.li)\NiMi\ naufr.
cernent qu'il me montre, il va de gros et grands arbres de bois.dur. Je a ois des
aeapus dont le bois est incorruptible et un paô d'arco avec de belles fleiu's d'ini
jaune d'or. Le pao d'arco est de la famille des ébénaeées. Il y a ^ iugt-cinq ans
à peine cjue les Miicambeiros sont descendus daus ces régions et le pao d arco
ne peut pas en si peu de temps atteindre une grosseur semblable a celle que
mon arbre a atteint. Une fois de plus Guilliermo est dans l'erreur.
Avant le déjeuner, nous voyons des carrascas, rivegauclie, puis un vainpinho
(petit eampo), toujours même rive.
VOYAGE Al CIMINA. 8r.
La rivière s'élargit, elle mesure près <le joo mètres el arrive à 400 mètres de
lai'geiir à la cachoeira do Gampo grande.
Me voilà donc arrivée à ces fameux Campos gerâes qui ont déjà motivé trois
explorations. Il est vrai que les trois commissions exploratrices ont négligé de
faire le levé et ont oublié de fournir nn rapport '.
Cachoeira do Campo i^rande. Elle a trois travessôes avec un minimum
^^^^^^^^H
■■
^^M^^^m^S^^î^^^i
H^H
^BHBSSESS
'Éi^
■HMj^
E^ H,.- ^^/SSBêêu
iHB'*"li^fl^l
H^^K*'
'^■^^^1
RPH^n^^HI^É^Éââ^' :.• r^
:^a^^^^^l
(^acliui'iia Hespleiidor. dessins indiens.
d'eau. Le canal est rive droite, sur la rive gauche entre lile et la terre ferme,
le canal est à sec, nous passons sans décharger, mais avec beaucoup de travail.
De la cachoeira do Campo grande à l'igarapé .S. Antonio, le lit de la rivière
a de très grosses pierres à effleurement. Nous cherchons notre cliemin en reve-
nant plusieurs fois sur nos pas.
Nous bivonaquons à la bouche de l'igarapé S. Antonio. C'est de cet igarapé
que M. Couto a commencé son sentier qui devait avoir son point terminus à
I. Vnii- Campos gci-iies. Cliapitir X, pages i i i et suivantes.
sfi voya(;e au cumina.
Obidos, sur lAmazone. Guilliermo me dit, qu'à six heures de la bouciie de
l'igaiapé, où nous sommes, en auiont, il v a deux bons canots que M. Coulo
a laissés.
Ce soir, je vais me coucher fucliée a\ec moi-même. Ne me trouvant pas assez
fatiguée par une rude journée de travail au soleil, je viens de passer plus de
deux heures pour dépouiller un sucinijii de i> m. 3o de longueur, je n'ai rien
fait qui vaille. Chico me voit dépitée, il m'assure qu'il en tuera un autre encore
plus grand. Fort bien, mais quand il en tuera un autre, il n'est peut-être pas
bien sûr que j'aie l'idée d'avoir une peau de sucurijû.
iC) juin. — Nous allons devant nous ayant toujours le eampo sur la rive gauche
et la forêt sur la rive droite. A celte même rive droite, \\n peu en amont de
l'igarapé de S. Antonio, est une pierre dessinée.
L'ellet magique que le eampo exerce sur mes gens est incroyable : ils sont
joyeux, ils chantent, ils ne pensent plus aux Indiens, et c'est en vain que
Guilliermo veut insinuer qu'il est possible qu'il y ail dans le haut des Indiens
féroces, personne ne l'écoute.
Guilhermo se plaint depuis deux jours que l'auriculaire de la main droilc lui
fait grand mal, je crains qu'il n'ait un panaris.
Nous passons une cachoeira avec un seul travessâo. Gette cachocira n'a pas de
canal, nous allons où nous pouvons, au milieu de petites lies et de grosses
pierres.
('nchoeira do Cliico. La malchance me poursuit, mais nous verrons bien
qui l'emportera ou du destin que j'ai rencontre si souvent contre moi, ou de ma
volonté toujours vaillante et tenace.
Dans cette cachoeira, un seul petit canal est praticable, encore est-il obstrué
par des branches. Ghico va le nettoyer. En voulant couper une branche avec
un sabre qui avait été affilé en prévision d'une lutte avec les Indiens, il se fend
le second orteil du pied droit. La coupure est proprement faite, le coup de
sabre est donné de main de maitre. Chico perd du sang en cpianlilé.
Le perchlorure de fer dilué n'arrêtant pas l'iK'morragie, je lui mets du per-
chlorure de fer : le sang est enfin refoulé, mais Chico est à peu près inutilisé.
Nous traversons cette petite cachoeira à la corde et nous contituions lentement
noti'c roule avec une rame i\v moins.
VOYAGE AU CUMI.NA. 87
Nous avons en ce moment le campo des deux côtés de la rivière, un beau
eampo avec des berges escarpées tombant à pic, d'une hauteur moyenne de
j à 6 mètres.
Sur la rive droite, et à une très petite distance de la rive, se trouve le Alorro
Tocantins qui doit son nom au docteur Toeanlins. Cie dernier est monté sur
une petite colline de Go mètres, altitude relevée, et presque entièrement
déboisée. 11 a gravé ses initiales G. T. sin- un petit arbre, souvenir bien
éphémère.
C'est une tendance générale de vouloir laisser quelque chose de soi ini peu
partout où l'on passe, f/homme périssable n'est-il pas outrecuidant quand
il trace des em[)reinles qu'il croit inellacables de son court séjour sur la terre.
Ici, dans cette rivière, trois explorateurs ont avant moi visité ct\s beaux
camjjos. Le l*ère Nicolino marqua avec un clou la date de son passage au-
dessous des dessins indiens de la cachoeira Hes[)lendor, l'eau a complètement
eflacé cette date de 1.S76. he docteur Tocantins a mis ses initiales sur un arbre
l'arbre est bien |)rès de mourir, il n'en a plus (pie pour quehpies aimées.
\\. i'.oido a donné son nom à ime île.
Et moi, ne laisserai-je rien? Je j)ense en mon C(eiu' qu'il vaut mieux me l'aire
petite, demeurer ina|)erçue. l'oin- la créature humaine tout passe promptement.
Se faire oublier, oublier soi-même est l'idéal de la vie. Il est bon d'oublier la
l'aligne, le dégoût, la tristesse et l'ennui.
l'j juin. — (iuilhermo s est plaint toute la nuit. Ce matin, sans m'en demandei-
l'autorisation, il s'abstient de tout travail. Clneo gouverne le canot à sa place
Tout il'abord, je suis portée à me fâcher. Après réflexion, je trouve un moyen
plus pratique : du jour où il ne travaille plus, je ne le pave pas. Il faut toujours
prendre les gens par leur côté sensible pour en l'aire quelque chose.
Nous allons toute la journée dans la chaleur étouHlinte du soleil, nous
laissons de nombreux igarapés sur les deux rives. La rivière coule doucement
serpentant mollement dans une même direction. Elle est étroite, puis s'élar£,'it
pour se rétrécir ensuite.
Mon regard se promène, charmé par le brillant paysage de lumière qui se
déploie devant moi. De nombreuses espèces de papillons voltigent sur de petites
plages ou autour- de quelque arbre en fleurs. .le ne sais vraiment ce qui me ravit
88 VOYAGE AU CUMINÂ.
le plus ou (lu luillaiil ciel hieu ou tle Féclat des fleurs ou des vives couleurs des
papillons.
A I heure de l'après-midi, nous nous trouvons en face de la lixicie par-
lagée en deux bras : celui de la rive gauche est plus large el celui de la rive
droite a plus de courant.
Nous entrons dans le bras rive gauche, il est très profond à l'embouchure;
les grandes perches de 4 et 5 mètres de longueur ne parviennent pas à en lou-
cher le fond, nous allons à la rame. Nous avons fait à peine un kilomètre que
voilà la rivière obstruée par trénormes pierres avec 1res peu «l'eau. Si nous
suivons cette voie, il nous faudra décharger ioaniiiha et la pousser ou la
porter sur les pierres pendant plusieurs kilomètres. Et après aurions-nous de
l'eau? J'en doutc^ aussi nous ballons prutlemnient en retraite et nous allons
prendre le bras de la rive droite qui a meilleure ligure cl semble vouloir nous
mener plus avant.
Les la|)i;s d'ici n'ont jamais vu Ihommc. lin voici un qui est en tiain de se
l)aigner, il ne se dérange pas à notre a|)proche, il vicnl même assez ])rcs de la
poupe du canol pour que (Ihico puisse lui donner un coup de rame sur la tète.
H est inutile de le tuer, nous ne pourrions l'emporter.
Nous campons sur une petite plage rive droite. Nous sommes tous malades ou
en Irain de le devenir. Çhico soullre de son pied blessé, (luilhermo de son
pauaris, José et Estèvc brisés par le travail se plaignent, sont courbatures outre
mesure. Moi, de mon coté, je me nourris fort mal depuis plusieurs mois et
Je suis d'une faiblesse excessive.
Estève et José déploient la tente avec des mouvements lents et fatigués. Je
fais l'infirmière, je soigne le pied de Chico et j'essaye de fermer sa blessure
toujours ouverte, je perce le doigt de Guilhermo : c'est tout ce que je puis. Je
me laisse tomber dans mon hamac en oubliant non seulement de dîner, mais
aussi d'alhnncr mou inséparable cigaiette.
Je suis dans mon hamac et je voudrais bien dormir. Cela est impossible avec
(iuilherm(j qui, à côté de moi, gémit sur tous les tons. Quand je suis prête à
céder à un sommeil réparateur et mérité, un : « Ah! Jésous! )> aigu, me fait
sursauter. Chico se plaint également, mais plus discrètement.
i8 juin. — Je ne pense pas pouvoir travailler tout le jour au soleil. Je me
VOVAC.E AU CIMIXA. X9
lève fatiguée, brisée, sans énergie, sans volonlé, sans le désir de voyager aujour-
d'hui. Je voudrais pouvoir rester ici, me reposer et... dormir.
La rivière se continue calme, je la trouve beaucoup trop calme. Je voudrais
une grande cachoeira bien ennuyeuse. J^a difficulté me fouetterait le sang et me
ferait oublier Guilhermo. Car Guilliermo est là, toujours à mes côtés, gémissant
à haute voix, sa plainte continuelle nous exaspère tous.
Je ne connais pas un exercice plus salutaire pour s'exeicer à la patience que
Urspli-nilor, tiavess.'io d auionl.
de placer derrière ou devant soi un nègre qui, sur tous les tons bas comme
aigus, toute la journée et toute la nuit, crie à vos oreilles des « Ah! Jésous »
successifs que le plus dur tympan ne peut supportei*.
Cela me fait l'eftèt du « toujours, jamais » que, dit-on, une voix ftiit conti-
nuellement entendre aux damnés. Ah! Guilhermo! tu ne comprendras jamais
la beauté de cette philosophie : « Le silence seul est grand, tout le reste est fai-
blesse. )'
".M) VOYAdE AU CTMINA.
In igarapé, rive gauclic, à peu près de la largeur de la rivière, a un débit
d'eau presque nul. (l'est tout ce que nous rencontrons l'après-midi.
Sur le soir, nous avons uni' petite émotion, agréable : lui animal traverse la
rivière un peu en aval du point où nous sommes. « Lue biclie! » dit Kstève,
et vite nous rebroussons chemin, escomptant déjà un excellent rôti pour notre
dîner. Oli! déception! le mirage de l'estomac est plus perfide encore (jue celui
des veux. Plus près de l'animal, notre biche se trouve être un jaguar de belle
taille. Cependant la poursuite continue ; ce n'est plus à sa chair que nous en
voulons, c'est à sa peaii.
ÎSous accostons à la rive en même temps, à lo mètres les uns des autres.
Estève et José sont à terre aussitôt que le jaguar^ mais l'animal fait un bond
prodigieux et disparaît sans qu'on puisse lui tirer une balle. Et je rencontrerai
encore des gens pour me conter des histoires de jaguar! T.e jaguar poursuivant
l'homme, se jetant sur lui aussitôt qu il l'aperçoit!
J'en veuv à celui-là, il aurait bien pu me laisser sa peau.
Nous campons en amont de la cachoeira da Onrn, une cachoeira de deux
travessôes très secs que nous passons à la corde, le canal est rive gauche.
Je ne tiens plus debout, le sommeil me terrasse et la faim me talonne. Il n'\
a rien à manger, je tombe inerte dans mon hamac.
Après quelques heures insuffisantes de sommeil, je suis réveillée brusque-
ment par un <• Aya! Jésous! » strident. Cela paraît être le cri d'une personne
qu'on assassine. Toute bouleversée, les yeux pleins de sommeil, je me lève pré-
cipitamment. C'est Guilhermo qui, ne pouvant fermer l'o'il, prétend ne pas
laisser dormir les autres. Il a peut-être cru trouver ainsi un noiiseau movcn
pour suspendre notre voyage. Je ne serais pas étonnée qu'il eût combiné de
me rendre tout à fait malade en me privant totalement de sommeil, alors (jue
je suis déjà assez éj)uisée par le manque presque absolu de nourriture. El je
soigne son doigt quatre et cinq fois par jour!
i<)/u//i. — Je fais lever José et je lui commande d'aiguiser mon couteau-
poignard et de me faire la pointe en pointe de lancette. Et voilà que cet imbé-
cile de Guilherrao se met à pleurer comme un enfant. Il croit que je veux le
saigner et porte déjà la main à son cou. Ce n'est point à sa vie que j'en veux^
c'est à son doigt. Je lui ou\re à l'endroit qui le fait le plus ^oud'rir, il ne sort
VOVACK AU cr.MlNÀ. 01
que (lu sani;, je ne sais plus que faire. Le palieut tlil que celte saignée^ la sou-
lagé, tant mieux. Je vais me recoucher, en lui disant avec un grand sérieux :
« Guilhermo, si demain ce doigt ne va pas mieux, il faudra que je vous le
coupe. »
Le 20, a midi, je n'y tiens plus, je suis en colère, je suis enragée, je suis au
|>ai()\ysme de la fureur, ma patience est à iioul, et je dis :
n C.liico, accoste, l'^stèsc et ,losé, d(icliai-gez le canol, vous ne laisscrc/. fjue
les trois sacs où sont nos hamacs, la lente, de la iarinc [lour une dizaine de
jours, nos lides et nos lignes pour pèciier. »
Cet ordre est piomptement exécuté, .l'ahantlonne (iuillicrmo jus(ju'à moi)
retour, par chaiiléje laisse C.hico avec lui. Je m'en vais avec .los(" et EsicNc; si
CCS deux-là tombent malades, je continuerai le \()\agc toute scide.
In canota peu près \idc, et tieux hommes en saute- et de volonté, voilà des
cléments pour faire un voyage rapide. La figure agacée que j'avais tlepuis quel-
ques jours est complètement disparue. Elle est restée sans doute avec Guil-
hermo, mes nerfs sont calmés, mes matelots en paraissent enchantés. Joa-
iiinha bondit joyeusement et rapidement sous les fortes poussées de mes deux
matelots dont l'ardeur ne faiblit pas.
La rivière est |)lus belle, la lumière plus éclatante, le ciel plus bleu, les rives
])lus gaies. JNTon courage renaît, le dégoût qui m'envahissail sans (jue je puisse
le surmonter est là-bas, en aval, avec Guilhermo.
Nous passons, rive droite. La rive gauche a de nombreuses bouches d'iga-
rapés, la rivière devient de plus en plus étroite. Le cam|)o parait plus joli
encore, aussi bien sm" une rive que sur l'autre.
Nous partons de bonne heure et nous campons lard. Tout serait pour le
mieux, si nous ne souffrions pas autant de la faim, .le sais bien qu'il faudrait
s'arrêter pourchasser, mais nous pouvons perdre un jour ou deux sans certi-
tude de gibier, il est préférable de marcher et de patienter.
Généralement, le soir nous avons un poisson, c'est presque toujours une tra-
hira, encore est-elle maigre, si maigre que nous ne pouvons plus ni voir, ni
parler de trahiras. Lne fois, nous entendons nn(^ bande de pécaris. Mes deux
hommes vont dans leiioiset... ne rapportent rien.
f>a faim est un despote tyrannique (jui ne fail aucun crcilil. Xous décidons
it2
VOYAGE AU CUMIN A,
d'essayer de mangei- de la chair de capiouara. .luslemenl en voici une sur la
rive, elle allaite son petit. Je tire, je lue la capiouara, je i^lesse le petit, Estève
le saigne et le dépouille, José va chercher du bois et fait du feu, el xoilà ma
victime dans la marmite.
dette marmite sent vraiment bon. Pourquoi faut-il que ce capiouara si jeime
soit si mauvais? José s'abstient d'v toucher, il est (i\é sur la viande de cet
Caehopira Grande, ranal cciilial.
animal. Estève el moi nous nous servons copieusement et dès la première l)ou-
ehee nous vomissons. (Jn ne me reprendra plus à user de la poudre et du
plomb pour tuer des eapiouaras.
José repart et revient avec un iguane. De loin, cette bète inoffensive parait
très méchante rpiand on voit les grandes épines qui couvrent son dos. Notie
iguane devait être un bisaïeul dans sa famille, (hiand il a bouilli une heure
dans la maimilc il est aussi dur qu'avant d'aller au feu, je le laisse el je déjeune
d'un chibc.
VOYAdE AU CUMINÂ.
Déjeuner d'un cliibé, diiier diine cigarette m'arrive souvent. Je songe à la
\\e civilisée, je léve au eoniort que je n'ai plus; et, du fond de mon cœui',
Cuclioeira Griimli-. — Lu canal.
d'un endroit (|ue je ne connaissais pas avant ce voyage, monte une révolte
contre le destin.
En buvant mon chibé, je me ra|)pel[e, avec tristesse, un autre déjeuner à
l'ara, déjeuner où je fus conviée chez un potentat choyé de la fortune, (ict
9i VOYAGE AU t'.lMINA.
lieureux élait de ceux pour lesquels la vie a toujours ele honue. Il liouvait
que je mangeais peu et il me dit d'un air convaincu :
« Je comprends, Madame, que vou>; ne vous habituiez pas à aimer la table,
car après vous souffririez beaucoup plus dans vos explorations. »
Il élait difficile d'être plus cruellement aimable. Ab ! mon amplivliion, clicz
lequel on déjeune si bien, quel plaisir j'aurais a vous avoir ici huit jours scii-
lemcnl avec moi. A ous y gagneriez énormément, car vous n auriez plus l'idée
de faire des réflexions sarcastiques à de |)au\res vovageurs dont vous connai-
triez mieux le sort.
Dans un Iravessào Estc>e se blesse au pied gauclie, il marche bien dillicile-
nuMil.
I^i\c gauche est une pelite capuera indienne déjà vieille île cini] ou six ans.
J.a rivière est de [)his en plus étroite et a j)eu d'eau, c'est déjà lui igarapi-.
Ri\e gauche, encore l'igarapé Senhor Joào est un peu en amont, rive droite,
est cehii d'Agua prêta. Puis la rivière est petite el sèche, avec des travessOcs
rapprochés et peu d'eau. Nous ne pouvons aller plus loin avec notre canot.
Aujourd'hui, 24 juin, jour de la Saint-Jean. Ce jour d'allégresse, en pays
catholique, est aussi un jour de joie pour moi. J'ai donc fait ce voyage, le voilà
qui s'avance. iMalgré la malchance qui m'a poursuiv ie, malgré les mauvais sou-
haits cpii m'accompagnaient, malgré les prédictions sinistres, j'ai heureusement
terminé ma course. Joie du dex'oir accompli, joie éphémère déjà partie sur les
ailes du vent du campo avec le premier coup de rame du retoiu-, je te salue!
A 2 h. i5, nous sommes de retour à la bouche de l'igarapé d'Agua [)rcta
où nous nous arrêtons jusqu'au lendemain. Estève sort trois surubims de l'eau :
nous avons de la nomriture pour demain.
2J /itin. l'u'tuur. — Il est 5 heures et demie, nous sommes prêts a partir, luie
sombre tristesse m'envahit. Il faut donc descendre, retoiu'uer stupidement,
sans aventure, (ics rivières désertes sont étonnantes île tranquillité. ()ii revient
aussi sûrement <|ue de la 3Iade!cine à la l'Iace de la Hépubli(|uc. (l'est déso-
lant!
Je m'attendais a trouver quelcjue chose d'insolite a la source de celte rivière,
je ne savais pas au juste quoi, c'était infini dans ma pensée, mais je désirais
un péril quelconque. Par exemple, des hidiens brahos auraient été une ren-
VOYAGE AU CUMIN A. IK,
contre exquise. Lue l)lanclie el deux noirs lombaiil au milieu d'une Iribu
d'Indiens féi'oees avee photographies à rajipui du réeit, cela aurait ('■le ch-ama-
lif|ue, il y aurait eu du eharme, mais rien, absolument lien.
l'^t nous deseentlons I igarape Paru du liio (luminà. Aies matelots sont ravis,
leur joie se manifeste par de vigoureux coups de rames, des cris, des rires.
Eslève me regarde avee ses deux bons yeux fidèles. Il ne comprend pas que
je sois triste, puisque j'ai fait mon voyage justpi au point où je voulais arriver.
Je lui tlemandc pourquoi il est si gai.
" C'est que, dit-il, je suis heureux de retourner où il \ aura du monde, je
n'aime pas vivi'C dans ces déserts, et, depuis que nous a\ons \ii celle ea|)uera
indienne, je pense à chaque instant voir surgir des Indiens ùraùos. La
nuit, José el moi, nous ne dormions (jiie l'un auprès de l'autre, aussi, nous
sommes l)ien eoutenls de revenir. ■
Et, [)our bien me montrer sa joie, il rame avec plus de force el jette un cri
prolongé qu'il module, un cri sauvage à faire mourir de jalousie un Indien de
grand bois.
INous ne nous arrêtons point pour le déjeuner; le poisson ayant élé boucané
pendant la nuit, nous n'a\ons pas besoin de faire de feu. Estève el José ont
chacun un l)ol rempli de farine de manioc. A côté, sur le banc du canot, ipi'ils
n'ont même pas eu la précaution de laver, ils placent du poisson el du sel; ils
mangent du meilleur appétit ce mélange de boue, de feuilles sèches, d'insectes
et d'aliments di\ers. Heureux estomacs!
Nous avons vraiment bien marché. Nous arrivons, pour cam|)er, à la P/aia
hcuila^ où nous avions déjà dormi en montant, si bien cpie les picjuets de la
lenle sont prêts, il v a tlu bois pour le ciùsinier, il ne nous man([ue (jue l'indis-
pensal)le, du poisson ou de la ^ian^l(^ Nous ne pouvons prendie de surubims,
bien qu'il y en ait sûrement, puisque Estèveen a péché en cet endroit, il v a trois
jours; nous tuons dcuv jacarés.
iC) juin. - — Nous continuons notre descente a\ ec une boinie allure. Je suis
étonnée de voir que ces deux matelots, après tout ce qu'ils viennent d'endurci',
puissent encore dépenser lanl de forces.
Tonte somnolente el bercée par la cadence des rames qui frappent leur à tour
le bordage du canot, alanguie par une chaleur ardente, je ne suis pas à même
Dfi
VOYAGE AU CUMIN A.
d'apprécier la belle nature qui se déroule à mes yeux. C'est en vain que j'essave
de réagir, je ne vois les choses qu'imparfaitement.
De petiles lianes enlacent de gros arbres, semblables à de minuscules serpents
qui les étoufferont. Ces arbres sont en quantité innombrable, il eu pousse
jusque dans le lit du ruisseau; ils sont entourés de tant de végétations différentes
que ces plantes vivaces et fécondes se multiplient à l'intini, s'emparant de la
rivière comme du sol, et me fout douter que je sois au milieu d'iui cours
d'eau.
La force de production de la nature est au-dessus de toute supposition, le
canot glisse et passe à peine sous les branches qui se croisent et s'entrecroisent.
Au loin, la cime touffue et gracieuse des palmiers, seprojeltanl sous les couleurs
éclatantes du ciel équatorial, au coucher du soleil, me portent à rcver à tout
autre chose qu'aux explorations.
Où êtes-vous^ beaux rêves qui, autrefois, me montriez ces forêts vierges
VOYAGE AU CUMINA.
sous un aspect enchanleur, avec des Indiens splendides, un inconnu merveil-
leux? Tout cela s'est évanoui au souffle de la réalité.
Et après avoir perdu l'espérance, je perds encore les illusions.
Cachoeira t'.iaiulc. le iiicillt'iir clic
Nous voici au campement de Cliico. D'ici à notre point d'arrêt en amont,
nous avons mis cinq jours pour monter et deux pour descendre. A mon arri-
vée, Chico s'empresse, mais Guilliermo ne vient même pas me saluer, sous le
fallacieux |)rélexte que son doigt lui fail toujours mal. Je lui donne une leçon
98 VOYAGE AU r.lMINÂ.
de politesse dont il se souviendra. Au mo^en âge, on se servait dans les pavs
civilisés de moyens mnémotechniques pour donner aux enfants la mémoire de
certains faits. Guilliermo n'étant pas un être raisonnable, je me sers avec lui de
ce même procédé.
Chiqiiinho a tué une biche pendant mon absence, el, aussitôt qu'il nous a
vLis, il a mis mon couvert. La nappe et la serviette sont très blanches, il a fait
la lessive, et il me sert un cuissot boucané d'une succulence sans égale.
Nous n'avons plus de pétrole, le peu qui nous restait avant été em|)loyé à
fabriquer du brai pour le canot. Il va falloir, maintenant, faire du feu toutes les
nuits. Nous fabricjuons, avec du brai, des chandelles informes dont nous ne
nous servirons que dans les grandes occasions.
1"^ juin. — ■ Nous partons par un temps gris, le ciel est bas, le soleil se cache
et Guilhermo gémit toujours. Il est assis sur le banc de l'avant, et le vent
m'apporte une odeur nauséabonde qui m'incommode tellement que je suis
obligée de le faire changer de place. C'est à croire que cet homme est un tout
bien homogène, que tout, chez lui, n'est que pourriture, aussi bien son sang
mêlé que sa conscience viciée et son intelligence tournée vers le mal.
Dans la clarté du ciel, bien à découvert, sur la plus haute branche du plus
grand arbre de la rive, une aigrette, avec un long cou, im long bec, se tenant
sur une seule patte, ressemble à une boule de neige suspendue entre le ciel
bleu elle vert métallique du feuillage. Elle nous regarde passer dédaigneusement,
paraissant avoir conscience d'être une beauté parmi les beautés équatoriales
Et mon canot docile court, court toujours, laissant derrière lui les montagnes
el la forêt, le campo et les plages broussailleuses; il court sans repos, par la
chaleur et par la pluie, par le zéphir et par le \ent des tempêtes. .Te l'aime, mon
canot obéissant. Peut-être aurons-nous lui sort commun et seions-nous brisés
tous les deux avant d'avoir fini notre lâche, avant d'arriver au port!
'5o juin. — Nous avons dormi en aval de la cachoeira do (lampo grande,
(l'est ici que nous laissons ces l)eaux campos odoriférants, si gais, si sains, avec
leur vent frais ininterrompu. Nous allons vovager de nouveau dans la sombre
forêt vierge, sans air, où l'on ne respire que d'acres odeurs chargées de puan-
teurs fétides et évoquant l'idée d'un immense charniei' plein de corps en
décomposition.
VOYAGE AU CL" M IX A. ii'.i
Nous déjeunons clans l'ile, en amont de la maloca. Aussitôt que les Indiens
nous aperçoivent, ils nous appellent, ils nous crient sur tous les tons : i/e'pr !
lunnuiijc ! Ils ne nous laissent [)as le temps de Unir notre repas. Après avoir
pris et embarqué les provisions 'qu'ils nous ont préparées', nous conliiuions
noire \o\age en a\al, sans nous arrêter à la maloca, ou nous ne voulons point
camper. Il est bon d'être très loin des Indiens, quand bien même ils sont nos
amis, pour conserver leur amitié. Te n'oul)lie pas cette sage précaution.
Le lendemain, dès le matin, nous voyons trois tapirs et nous en tnons deux.
Celte rivière, où je pénétrais a\ec prévention, m'a procuré deux choses que je
n'avais point désirées : l'amitié des Indiens Pianoeol(3s, qui pourront me
tiéclier un de ces jours, et une provision de viande de tapir, qui certainement
nous rendra malades.
N'avons-nons pas tort d'avoir di's préventions conti'e les gens ou contre les
choses? d'avoir des amitiés ou des haines? l'onr avoir mie meilleure place au
soleil, pourquoi jouer des coudes à en meurtrir le voisin? La vie vaudrait-elle
donc la peine d'être vécue?
1. VdIi Cliapiue XI. panes i jl cl siiivaulcs.
chapitre: VII
Rio Murapi, montée, descente. — Largeur. — Pierre.s dessinées. — Une caclioeira. — Cam-
pements indiens. — Nouvelle peur de mon équipage. — Idée ingénieuse de Guilhermo. —
Ses mensonges mis au jour. — Mes gens reprennent courage. — Capuera indienne. —
Campo sur la rive gauche. — Caclioeira. — Visite pendant un bain. — Un signal. —
Igarapé de Campo grande. — Dessins indiens. — Retour de l'igarapé. — Dans le Murapi.
• — Arrêt. — Colline belvédère. — Retour. — Les Oyaricoulets. — Tiistesse. — Manière
pratique de voyager. — La rivière sèche rapidement. — ,Toâo et Marlinlio. — Mes gens
mangent et causent. — Confluent.
2 jnillvt. — ÎMiii'api ! Ton eau sombre est d'un si beau noir qu'elle assombrit
davantage mon âme déjà si triste.
Le Murapi, formateur rive droite du (luminà, mesure à son emliouchure
I02 mètres. Je me dispose à le remonter, au grand mécontentement de Guil-
hermo, qui ne croyait pas, après ses histoires eiha vantes dludiens hrahos
fjue je me serais décidée à v naviguer.
De même que le Parti, le Murapi est presque à sec aussitôt en amont du
confluent. Rive droite, de grosses pierres avec des dessins indiens'.
Les rives sont basses et marécageuses : il y a toujours un marais sur une rive
ou sur l'autre; la végétation, ra])ougrie, est la même que celle du Cuminà, de
l'igarapé des Roucouyennes à la bifurcation.
Une caclioeira, au milieu d'un pédral, nous oblige à décharger complètement
le canot et à le passer à vide.
Rive droite, en amont de la caclioeira, nous vovons un campement indien
déjà vieux d'au moins deux ans. Toujours même rive, dans un petit igarapé,
se trouvent des bariaeas neuves et un grand boucan avec des traces d'un pas-
sage récent. \ oilà de nouveau mes matelots efïrayés.
I, Voir la ))laiiclie de pictogrnphie.
VOYAGEVAU C.LIMINLV.
101
Ils ne C'iianlent plus, ils ne courent plus, leurs yeux fouillent le ri^a^e avec
inquiétude, on dirait des bêtes traquées, ils rament mollement, sans hruit, cela
jiarce que Guilliermo leur a farci l'esprit d'hisloires d'huliens féroces.
Au déjeuner, nous nous arrêtons à un cam|)emcnt indien où il y a six barra-
cas et un boucan recouvert avec des feuilles du |)almier inajà. JMes gensmanoent
vite, pour partir d'un endroit qu'ils jugent périlleux; ils parlent bas, ils se eon-
Cachueiia Grand
sultent avec une inquiétude \ isible, ils ne peuvent dissimuler leur agilalion et
Estève vient de mon côté. Je devine qu'il va me prier de retourner. Il m'est
désagréable que ce soit lui qui se soit chargé de la commission, j aurais préféré
en débarquer un autre, Guilliermo, par exemple. Estève est un bon garçon, qui
mieux est, un bon matelot. Il est devant moi, me regarde, puis regarde succes-
sivement ses camarades, ses pieds, ses mains, le ciel bleu, les barracas
indiennes, enfin, fébrilement, il se décide :
« Je supplie Madame de ne point se fâcher de ce que je vais lui dire, mais
I(W: VOYAflE AU CUMIN A.
Giiilliermo nous a fait remarquer que le canot, presque hors d'usage, pourrait
bien nous laisser en route. Comment alors ferons-nous pour descendre, nous
sommes si loin! INFadamc, esl-il bien vrai que le canot n'en peut plus?
■ — llstrve, si notre canot se i)rise, il v a hcanconp d'aibrcs dans la l'orrl,
nous Ici-oMs une uUa '. >
• Les liisloires d'Indiens hrabos ne m'avaiit pas intimidée, (iuilliermo
essaye nu autre mo\en. Je le devine et je \eu\ le prévenir. Ses ruses ont
besoin d'être déjouées. Si ses contes fantastiques ne m'apeurent pas, ils
induisent facilement en erreur cl elTravent beaucoup mes liommes qui sont
d'esprit fliihle. Il faut aviser.
Tout doucement, sans avoir l'air de prendre de renseignements, je
m'approche de Guilliermo et je l'interroge.
1 Dites-moi, Guilliermo, a\e/-vous déjà remonté cette ri^ière Murapi? ou
bien (juelqu'un de vos parents l'aura-l-il visitée'?
— Non, Madame; celui qui a le plus voyagé de nous tous est mon oncle
Santa-Ânna, mais il n'a été que dans le Paru, tous les antres ne sont pas allés
plus loin que la Poainia. Moi, j'ai remonté deux fois le Paru.
— Alors, comment pouvez-vous savoir qu'il v a des Indiens brabos dans
le Alurapi?
— .le le sais. Madame, les Indiens Piànocotos me Tout dit.
— Ali! vraiment! Mais commeul les Indiens ont-ils pu vous tenir pareil
propos? Vous ne parlez pas un mot de leur dialecte, eux, de leur côté, ne
comprennent pas le portugais. Votre mensonge est insoutenable, vous voulez
voir si mes gens auront peur. »
Va me tournant vers ces derniers j 'a joule : <■ Est-ce (jue jiar hasard vous
seriez eH'ravés? >>
.l'étais sûre de l'clfct (jue produirait mon interrogation. Chacun vent avoir
plus de courage que son compagnon. Mainlcnanl ce sont des vaillants, en
|)ai'oles. Cependant, ce courage factice ne me dit rien (jui vaille. Si nous
faisions une fâcheuse rencontre, je sais qu'il ne faudrait coniplcr que sur moi.
(Mioi (|u'il en soil, je songe sans amertume à loul le mal qu'aïuail pu me faire
Il ha. |,
VOYAGE AU CrMIiXA. lO."
ec digiu' nis de .Mucanibeiro, si je m'étais laissé émouvoir par la iluplicile de
ce mulâtre encore plus lâche que misérable.
La rivière se continue avec des largeurs de loo à i >o mètres allant quelque-
fois jusqu'à lioo mètres. Trois petits rapides, passés à la corde, sont suivis en
amont d'ini igarapé assez grand avec un fort débit d'eau. Les campements
indiens sont de plus en plus fréquents. Rive droite est une capucra indienne.
Nous accostons pour voir si nous ne trouverons pas des patates ou des bananes,
il n'y a que des bananiers sauvages et un seul cajueiro <[ui n'a point de eaji'is.
Mes matelots ne mettent pied à terre qu'armés de leur Winchester.
Sur la rive gauciie est un igarapé assez important, l'igarapé da Trahira, et
aussitôt en amont cin(| raj)ides avec une l'ivière sèche qui- ne donnerait pas
passage à une pirogue indienne.
Le G juillet, à 2 heures de l'après-midi, nous rencontrons le campo siu- la
rive gauche. Ce campo est de la même qualité que celui du Paru : ce sont les
mêmes herbes et le même aspect; nous nous arrêtons quelques instants pour
respirer à pleins poumons l'air frais et parfumé.
Une note gaie. Guilhermo s'approche de moi cl nie ilit sentencieusement :
« jMadamc, des Indiens m'ont dit qu'ils avaient mis le feu à ce campo. » Un
fou rire nous prend tous, Guilhermo se troulile, il ne peut dissimuler sa sur-
prise et sa vexation. Nous rions d'autant plus que le campo en question n'a pas
été bn'dé celte année.
Subitement, le lit de la l'ivière s élargit tlemesurément poiu' un cours d'eau
aussi petit. In banc de pi(>rres ti'averse toute la rivière de ri\(' à ii\e, nous
cherchons en vain un chemin praticable : il n'y en a pas, l'eau passe sous les
pierres. Le canot est déchargé et hissé au-dessus de cette muraille.
Pendant que mes gens sont au lra^ail sur la rive gauche, je vais me baigner
de l'autre c(')t(' de la rivière sur la rive droite. On serait tenté de s'imaginer
f|ue, voyageant toujours sur l'eau, luie de nos satisfactions serait de pouvoir
prendre des bains à volonté. Cette erreur est très grande, il faut choisir un
endroit, un emplacement où les /liraii/uis ne pourront |)as \ous mordie
où NOUS pourrez voir si un jacaré ou un sucmijù s'ap|)roche, ou il n'y aura
pas de raies, où le fond de la rivière sera de sable et non de terre glaise.
L'emplacement trouvé, il vous faut prendre, nouveau Tartarin, votre fusil cl
lOi VOYAGE AU CUMIN A.
voire coiileaii, les tenir à portée de voire main et èlie (oujours disposé à
recevoir une visite ennuyeuse.
Te suis donc allée me baigner sur la rive droite de la rivière. J'étais à peine
vètue^ lorsqu'un léger bruil de pas sur les feuilles sèches du hois et des branches
écrasées attire mon attention. A une trentaine de mètres, je distingue un jaguar
(^afhocira Ciniude, Joïsinha j):isse sur les pierres.
(jiii s'approche. Inslinctivement, je jelle un cri pour appeler mes hommes.
Alellre une balle dans mon rifle est l'aliairc d'une demi-seconde, je vise, et...
il n'\ a plus rien, .l'ai eu torl d'appeler, mon cri a foit peur au jaguar. Je suis
loul a l'ait contrariée, mais pouvais-je m'imaginer qu'un tigre était aussi
poltron !
En amont, une autre cachoeira très lortc nous ol)lige à déchargera nouveau
pour |)asser à a ide. Elle a trois travessôes que nous franchissons par le canal
rive "auchc.
VOYAGE AU CU:\11N.\.. I""»
En amont de cette cachoeira, nous nous arrêtons encore pour calfater notre
Juaninha qui commence à faire Iieaucoup trop d'eau.
9i Juillet. — Nous parlons de très l)onne heure. Je veux faire aujonrd'liui
une bonne journée de marche; ce sera sans doute la dernière. Nous n'avons
plus de sucre et boire des infusions de thé sans sucre, encore ([ue ce soit de
rexcellent thé de la Compagnie coloniale à arôme fort délicat, ne nous sourit
à aucun; rien (juc d'\ songer chacun fait une grimace désagréable.
Nous vovons trois balatas ([ui ont été coupés. Les Indiens abattent ces arbres
pour se nourrir de leurs petits fruits sucrés. Ces fruits sont de la grosseur
d'une prune et d'un goût fort agréable, ils ne poussent qu'à l'extrémité des
branches où il est difficile d'aller les chercher. Quand ils tombent de l'arbre,
ils sont secs ou pourris.
Au milieu de la rivière, il a été mis une perche haute de j à G mètres, plantée
droit et au haut de laquelle on a attache un vieux chapeau de feutre noir et
KiC. VOYAGE AU CUMIN A.
un arc l)risé. Grand émoi! C'est, paraîl-il, un signal pour nous inviter à
retourner sur nos pas. Mes gens ne sont point rassurés. Je ris de leur fraveur,
je fais retirer la perche, ils constatent comme moi qu'elle a été coupée depuis
plus (l'un mois. Cet avcrtissemeni, si (oiilefois c'en est un, n'est doue point
pour nous, puisqu'il y a un mois les Indiens ne nous connaissaient pas. Tous
mes hommes en conviennent, sauf Guilhermo qui ne se rend pas à l'(''vidence,
Mettra-l-i! ma patience à houl et devrai-je lui iulliger la correction de la
corde dont les coups auront raison de son entêtement, assoupliront son
caractère, corrigeront son mauvais esprit et développeront son enlendemenl.
I^a rivière se rétrécit de plus en plus, au déjeuner nous naviguons déjà dans
un igarapé. Vers 2 heures, le Murapi se partage en deux bras de 2") à
jo mètres chacun.
Nous prenons l'igarapé de la rive gauche. C'est un igarapé sans importance
avec une largeur movenne d'une vingtaine de mètres aussitcU en amont de
l'embouchure : nous lui donnons le nom d'igarapé do Campo grande. Son eau
est d'une couleur bleue très prononcée, même sous un petit vohuiie, dans un
verre, elle garde cette teinte, elle n'a aucun goût désagréable.
Hive gauche, sur une grande pierre en granit noir, je relève une belle page
de dessins indiens, les plus beaux que j'aie rencontrés depuis le commence-
ment de ce voyage.
L'igarapé do Campo grande a donc été autrefois visité sinon habité par des
Indiens, (hiels Indiens? A quelle époque? N'y aurait-il pas une ('Iroite
corrélation entre les pierres dessinées un peu en amont de la bouche des
rivières et celles des igarapés? Mystère qu'il serait autrement intéressant de
dévoiler (jue de déchillVer quelques stèles de plus.
A peine avons-nous fait div kilomètres dans cette rivière, que des barrages
de pierres trop successifs nous obligent à retourner.
f) juillet. — Je vais essaver d'aller encore toute la journée dans l'igarapé
rive droite. De retour à la confluence, nous poursuivons en amont dans ce
ruisseau étroit et sinueux. Puis, voilà que ce ruisseau s'élargit pendant quelques
Ivilonictrcs, on le dirait transformé en petite rivière, mais il ne tarde pas à
revenir à son état d'igarapé. Nous n'avançons que fort lentement, la rivière
devient à sec avec un fond de petits cailloux. Nous devons nous arrêter à
VOYAGE AU r.UMIXA. 107
j heures de l';ipiès-micli, il n'y a pas moyen de |)oiisser plus loin.
Une forte colline, rive ganelie, esl un belvédère tout désigné pour examiner
le pavs le plus loin possible. Je gravis cette colline, pieds nus, car je n'ai plus
de chaussures ni rien pour en faire. Les graviers m'entrent dans les chairs,
les pierres me font trébucher, les lierbes me coupent, les insectes me mordent;
quand j'arrive au sommet, je suis épuisc'C.
Dans le lointain, deux montagnes d'un beau bleu, de teinte d'égale intensité,
l'une faisant N. 12" E., l'autre IN. 22° E. Une troisième, beaucoup plus éloignée,
fait N. Vi" O., sa teinte est d'un bleu très pâle presque gris. Puis au nord,
à l'est, au sud, c'est le campo à perte de vue, le campo avec ses légères
ondulations et pareil à luie mer tranquille. A l'ouest, il me semble <|u'il y a
aussi des eampos, mais ils sont loin, très loin; la forêt de la rive s'elend sur
plusieurs kilomètres.
Voilà le résidtat obtenu : gravir une colline avec une peine infinie pour
prendre la direction de trois montagnes, une altitude barométrique et quehjues
photographies. Je ne me plains pas toutefois, car il arrive souvent (pi'après
plusieurs heures de fatigues le réstdtat est autrement négatif.
Nous descendons non sans toml)er souvent, malgré toutes les précautions
que nous prenons : nous sommes exténués quand nous arrivons au campement
et il fait d(''jà nuit.
Je vais tout de suite dormir, dormir sous la blancheur resplendissante de la
lune dans cet immense campo très calme, songeant tristement que je ne goûte
plus ces heures exquises du commencemenl de la nuit, heures habituelles de
nolri' causerie quanti nous étions deux, heures de douces rêveries, passées
pour ne plus revenir.
10 juillet. — Je m'éveille tout étonnée. Comment, même pour ce dernier
join-, pas la moindre petite surprise, pas d'Oyaricoulets ! C'est désolant.
Les Oyaricoulets sont loin d'être jjacifiques. Ce sont des Indiens qui
demeurent aux sources tie r(.)ulcmary et tie l'Aroué, dans les eampos (jui
s'étendent du Haut Japanalioni au Haut l'ariï et au llaul Trombelas : je suis
donc dans la l'égion (ju'ils habitent.
Ces Oyaricoulets attaquent non seulement les civilisés (en i8iS<S, ils ont tué
\\\\ créole de Cavenne et en ont blessé lui autre), mais encore les autres
ION VOYAGE AU CUMINÂ.
Indiens. Ils font de fréquentes visites chez les Trios ou ils pillent les cases,
incendient les villages et enlèvent les femmes.
Depuis plusieurs jours, je pense à cette triiju d'Oyaricoulets. Je sais' qu'ils
ont fait autrefois un commerce d'échanges avec les Youcas et que le langage
dont ils se servent est un mélange de takilaki (dialecte youca) et de ouavana.
.le me demande aussi comment je me tireiais d'une rencontre avec eux. Bah !
Colline dans le Ciunixj Rio Pai
je verrai hicn? -
mes gens tomhi-
ront à 1 eau et
moi .... oh ! ma
foi, la ou ailleurs.
Je me décide :i
revenir sans avoir
vu lest )varicoulets.
Dès les premières
heures lennui du
retour me saisit. Le lahleau est d'une monotonie désespérante. Les matelots
lament mollemenl, quelquefois ils s'arrêtent complètement. Guilhermo, avec
une lenteur flegmatique, tire l'eau du canot qui s'emplit incessamment;
celui qui gouverne ne se donne même pas la peine de regarder les ohstacles
pour les éviter; aussi, de temps en temps, nous buttons sur une pierre et
nous sommes désagréablement secoués. Ce choc les réA cille, ils se remettent
au travail plus vivement, a\ec plus de courage, mais pendant quelques
minutes seulement, bientôt leiu' ardeur s'éteint de nouveau.
V()YA(il<: AU cuminA.
m!»
Pendant ces longues journées de descente, les jours heureux passés avec
mon mari dans les solitudes des forets vierges me reviennent à l'esprit. Les
mêmes incidents, se reproduisant dans des conditions identiques, sont autant
de blessures qui avivent la plaie si douloureuse que je porte au co'ur.
La rivière se tarit avec une rapidité eHïayante et nous ne sommes (ju'au
commencement de la saison sèche. A la fin de l'('lé, il ne doit v a\oir de l'eau
iir <lo la colliu.-
ici que lorsqu'il pleut. Un mois plus lard, je n'aurais pu remonter la rivière
aussi haut.
A la descente, j'ai une manière très [)iatique de voyager. Comme je connais
exactement le chemin, je vois les heures de montée, et je dis aux matelots :
« Ce soir, nous camperons à tel endroit. » Ils essayent de s'attarder, mais ils
s'aperçoivent vite qu'ils n'v gagnent rien. C'est tant pis pour eux, car il leur
faut toujours atteindre le point designé. S'ils perdent du temps, nous
marchons la nuit.
110 VOYAGE AU CUMIN A.
Ils preiinenl riial)iUi(le d'accélérer. Nous atteignons souvent le hnt indicjué
à '3 ou à 4 lieures, alors on s arrête j)lus tôt et l'on campe.
Celte manière de voyager m'évite l)ien des contrariétés. Quand mes hommes
sont en paresse, qu'ils rament mollement, je supplée à la qualité par la
quantité.
L'eau de la rivière a tellement diminué que ce qui n'était qu'un rapide
quand nous montions est maintenant un travessâo, et que beaucoup de
nouveaux rapides se sont formés. Après chaque travessâo, nous regardons
anxieusement le fond de notre canot et c'est avec un soupir de soulagement
que nous voyons que ce n'est pas encore pour cette fois : c'est que nous
craignons qu Cn passant sur les pierres notre embarcation ne s'ouvre tout à
fiiil, tellement les planches du fond sont usées. Il est heureux qu'elle ne fasse
pas davantage d'eau, nous nous arrêtons j50ur la calfater à nouveau. Je doute
fpie .hidiiinha puisse nous conduire jusqu'à destination.
ri /fiillct. — Je lue un tapii', nous en emjjorlons seu'ement lui tpiartier,
car il faut économiser notre sel.
Entie une petite lie et la rive droite, alors (pie nous cherehons notre
chemin entre de grandes pierres, à 3 heures île l'après-midi, nous enten-
dons de l'autre côté de l'île une décharge île ride, nous sommes saisis
d'inquiétude, machinalement selon l'habitude nous répondons.
Comme toujours, je suppose ou qu'un malheur est arrivé ou qu'il va sur-
venir. Nous sautons tous à terre avec nos armes et nous apercevons un tout
petit canot de pêcheur avec deux de mes matelots, Joâo et Martinho.
lui parlant de la Porteira où est resté mon grand canot, j'avais dit ipie je
comptais être de retour dans un mois et j'avais emporté des vivres pour un
mois et demi.
Ne me voyant |)as revenir au bout du temps fixé, mes deux malades rétablis
ont encore attendu huit jours, puis l'inquiétude lésa gagnés. Ils rêvaient toutes
les nuits que les Indiens m'avaient (léchée et ils pensaient aussi que j'étais sans
vivres. Alors Antonio est resté à la garde îles bagages, Joâo a loué un petit
canot et, avec Marliuho, il est veiui me rejoindre. Ils m'apportent quelques
boites de lait et de la farine de manioc. Il y a quatre jours (pi'ils n Ont pas
mangé de cette dernière, ne voulant pas ouvrir le panier qu'ils me destinent.
YOVAdE AU r.U MIN A. III
Je suis très impressionnée el tout émue de leur délicate action; tout bons
que je les connaissais, je ne les croyais pas capables de pousser le dévouement
aussi loin; bien d'auti'es seraient resti's tranquillement à se soiL;ner, ne se
seraient pas im|)Osés pareille fatigue.
Nous continuons notre route, le petit canot marclic j)lus vile (jiic .iDiiiiinhit .
,loâo, (jui est au courant de mes liabitiides, demande oii l'on couche. Sur la
réponse tie son frère Estève, l'un et l'autre vont de l'avant avec une rapidité
exemplaire. Arrivés au point d'arrêt ils font du feu, car il vient de tomber une
grosse pluie et nous sommes tous mouillés.
Mes matelots causent et mangent presque toute la nuit. Ils se content des
riens, leur enfantillage me plaît. Je me réveille à i lieurc ilu malin. José et
Martinho sont encore auprès du ieu, ils parlent la bouche pleine en jouant aux
cartes : le jeu est leur passion a tous les deux.
1 4 juillet. — C'est aujoiud'hui la fête nationale de mon pays natal, la belle
France. Mes compatriotes sont en liesse, un pauvre cœur menrtii de Française
leur adresse, des forêts vierges du Paru, l'expression de sa patriotique afi'eclion.
Aujoiu'd'hui, nous dormirons à l'igarapé des Roucouyennes, la trotte est
longue, je ie sais, mes hommes travaillcroni lui peu plus.
A 9 heures du malin, nous \oila de nouveau au coniluenl du Paru cl du
Mura pi.
Il pleul depuis l'aurore et la pluie désagréable en tout pays l'est encore |)lus
ici, car elle tombe sans accalmie, elle est décourageante, déprimante, elle l'cnd
les nerfs malades.
Une vague désespérance me reprend et m'envahit tout entière. Pour me
donner du courage je me répète tout bas : « Ceux qui vivent, ce sont ceux (|ui
luttent; pour atténuer les tourments de la vie, rien n'est tel que la poursuite
d'une idée fixe quand surtout le mobile a sa grandeur et sa nécessité. »
CHAPITRE VIII
Desfento du (Aiiiiiiui. — Diflicultt- d'i'\ nlualion dos distances. — Igara])é des Roucouvennes.
— La pluie. — i5 juillet. — Daus l'igarapé des Roucouycunes. — La croix de Guilhermo.
— La rachoeira Grande. — Un sucurijii s'approche. — Le petit canot naufrage. —
Cachoeira Resplendor. — Cachoeira do Jacaré. — Cachoeira da Pacienciâ. — Difficultés de
la navigation. — Igarapé de lu Poaiina. — Histoiùque. — Les arbres tombés. — Igarapé
des ubas. — Une capuera. — l^n abatis. — Impossibilité d'avancer. — Triste l'etour. —
Joaninlia naufrage. — Juaiiinlia remise à neuf. — Famine. — Descente des caclioeiras.
— Un tapir. — Joaninlia naufrage «laiis la Pirarara. — Jdoninliu naufrage dans la <aclioeira
do Mel. — Equipage peu vêtu. — Guilhermo et .loào. — 4rdeur au travail. — •
Cachoeira do luferuo. — Dans le sentier. — Antonio joveuv de nous revoir. — Arrivée
au campement. — /(;«///////« naufrage dans la cachoeii'a da Lage gi'ande. — Résignation.
A la .sortie de ces petits igarapës tle celle iMvière étroite, le Ciiminà nous
semble plus large qu'il ne l'est en réalité.
Sur la rive gauche, la forêt est maigre et racliitique^ il n'y a pas un seul grand
arbre. Nous voyons des palmiers palis qu'on ne rencontre généralement qu'aux
approches du campo. Le campo est donc là [n'obablement tout près, derrière
la lisière de la forêt, je serais contente de m'en assm^er, mais il m'est imj)ossible
d'aller explorer dans le centre, le peu de farine qui me reste ne me permet
pas de ces fantaisies-là.
Il est bien difficile d'évaluer les distances parcourues avec des rameurs
nègres. Selon qu'ils sont de bonne ou de mauvaise humeur, qu ils n'ont pas
assez ou trop mangé, que leur jeu s'est plus ou moins prolongé dans la nuit,
que le récit de leurs stupides histoires les intéresse ou les fatigue^ la vitesse de
la régate varie : celle-ci va avec la lenteur d'une tortue ou vogue |)ar secous.ses
ou pai' bonds désordonnés. Je ne parle ainsi cpie des gens, il y a encore à
considérer la force du courant, la pluie, le vent, la rivièi-e sèche qui sont autant
d'obstacles ralentissant la marche de notre etabarcalion.
VOYAGE AU CUMIXÀ IIT,
A lu nuit, nous arrivons à l'igarapë des Roucouyennes. Je prends à la hâte
luie tasse de thé au lait, je vais dormir en me promettant de ne faire qu'un
somme jusqu'à demain malin.
Mais Toupan ' en avait décidé autrement. Au milieu de la nuit, nous sommes
surpris par des cou|is de tonnerre suivis de pluie. Tout d'abord, l'ondée aimable
et gracieuse tombe sur les feuilles et sur notre tente avec un joli bruit de douce
MIriti/.al dans le c:im|)o.
musique, puis elle tlevieul plus l'orti' et bientôt elle dégénère en tempête. Le
\ent la chasse avec une l'orcc inouïe, elle bat violemment nos moustiquaires,
nous sommes inondés.
l'ar une de ces nuits les plus ^.omlnes (ju'il soit donné à l'homme de ren-
contrer, je suis grelottante, sans feu, la pluie l'avant éteint, sans lumière,
dépourvue de pétrole, sans vêtements secs pour changer; tout est dégouttant
d'eau : \ètemenls, couvertures, hamacs et moustiquaires; il n'y a de secs (pie
I. Toupan. dieu des Indiens.
m VOYAGE AU CUMINA.
mes papiers qui, comme d'habitude, sont enveloppés dans un caoïileliouc
protecteur.
Il nous faut attendre le jour avant de pouvoir faire du feu, aucune île nos
allumettes mouillées ne s'entlamme. La nuit est effroyablement noire, la forêt
est d'une obscurité dangereuse, une grande lassitude s'empare de moi et je me
sens très malheureuse.
\^ juillet. — Saint Henri. Ce jour de repos pour mes hommes est un jour
de deuil pour moi. Nos plaisirs sont passagers et nos joies sont menteuses, il
ji'y a de vrai (jue notre douleur, la dernière goutte de cette éponge du co'ur
qui boit et entretient la vie est luie larme.
\(j juillet. — Dans le petit canot, avec Chico et Guilhermo, j'entre dans
l'igarapé des Houcouyennes.
Guilhermo m'avait dit en montant (ju'il y a\ail une croix dessinée sur une
pierre dans une cachoeira qui se trouvait à une heure de l'embouchure de l'iga-
rapé. Une croix! Ce n'est point un travail d'Indiens, le Hère >'icolino n'est
pas passé par là, alors?... Me voilà cherchant, me mettant l'esprit à la torture,
je sais pourtant l'histoire de ces régions, d'où peut bien venir cette croix? J'en
ai rêvé. Mais je vais la voir.
Nous passons la |)remière cachoeira oîi, malgré de minutieuses recherches,
nous ne trouvons pas de croix. Nous continuons, nous voyons d'autres
cachoeiras, puis des rapides et toujours pas de croix. Guilhermo finit par dire
que la croix n'y est plus parce que les eaux l'ont ellàcée. Bon! Je devais m'y
attendre, c'est une nouvelle invention de Guilhermo qui ne pensait pas (|ue
j'irais vérifier.
Nous retournons à l'embouchure après avoir inutilement parcouru environ
uj kilomètres dans l'igarapé. La végétation qui y règne est belle sur les
collines, il y a des balatas en assez grand nombre, mais les rives ne sont que
des marais grouillants et puants, des terres en formation avec des émanations
pestilentielles.
J'ai fait passer Guilhermo et José dans le petit canot et je garde avec moi
Joào et Martinho. Nous allons donc bien marcher, j'ai dans ma barque quatre
très bons rameurs : Joâo, Estève, Chico et Martinho. Puis, ce sont toujours
mes anciens, ils connaissent à ma figure mes impressions et mes ilésii's, ils
VOYAGE AU CIMINA. 1 13
devinent s'ils doivent parler ou se taire. Quelquefois, ces Ijraves oarçons
restent toute une matinée sans ouvrir la houçlie. Je leur sais d'autant idus
gré de cet cli'ort qu'ils sont tous très bavards.
La caclioeira Grande est descendue relativement très vite, nous passons
d'attaque les travessôes d'amont, c'est-à-dire que le canot est lancé à toute
force de rames d'amont en aval, au milieu des remous, dans les étroits canaux
des angosturas : il faut absolument être caclioeiristes éméiites pour se risquer
là-dedans. Guilliermo, plus peureux qu'un agouti, lève les bras au ciel en nous
voyant danser au-dessus d'un tourbillon. Lui, qui s'intitulait modestement le
seul capable de bien passer une cacboeira, constate que mes matelots s'y
entendent mieux que lui et, qu'au lieu d'être le maître, il n'est tout au plus
qu'apprenti caclioeiriste.
Pour francliir le grantl saut, mes pilotes vont seuls sur la rive gauelie, je
reste sur le pédral qui est au centre de la rivière avec Guilhermo qui fait la
cuisine.
Je profite de cet instant de répit pour aller me baigner. Je trouve un joli
site : c'est un cirque de rochers avec une cascade d'environ 4 mètres de
hauteur, l'eau tombe en pluie fine, c'est délicieux et je m'y serais attardée si
je n'avais eu la ^isite d'un indiscret, un énorme sucuriji'i manœuvre si bien
qu'il s'approche de moi; il n'en est plus qu'à quelques mètres, lorsque je
l'aperçois par hasard. J'avoue à ma lionte que je ne lui cherche pas querelle,
je sors de l'eau et, pendant (|ue le soleil me sèche, je l'examine à mon aise et
à l'abri de toute atteinte : c'est vraiment une belle bête.
Mes liommes tardent bien à revenir. Je commence à m'inquiéter, lorsque,
à 1 heures et demie, ils arrivent pour dt^euner. Le retard est dû au petit
canot qui est allé au fond de l'eau. Rien ne s'est perdu, car mes gens ont
plonge jusqu'à ce qu'ils aient retiré tous les objets que le canot contenait.
Nous arri\()ns pour camper à la grande plage en amont de la cachoeiia
Resplendor. Il est grand temps, car notre Joaninha^ complètement décal-
fatée, fait énormément d'eau. Avec trois bons travailleurs comme Joào,
Cliico et Estève, une heure après elle repart pour la pèche.
En nous réveillant le lendemain, nous allons tous auprès du feu, nous
sommes gelés, le thermomètre marque H- if)" et nos dents claquent.
lie. VOYAGE AU Cl MINA.
Les cachoeiias doniient autant de travail à la descente qu'à la montée.
Nous prenons la rive gauche car la rive droite est presque à sec. Marlinho
tombe dans un très fort tourbillon qui est en bas du second travessào, il est
proprement i-elourné deux ou trois fois, puis le lemous le jette sur les pierres
de la l'ive. Tout est bien qui finit bien. Martinbo en a été quille pour la peur
et la perte de son pantalon. (Hiand un homme tombe à l'eau dans lui rebujo,
la première chose qu'il fait pendant qu'il va au fond, disent mes gens, c'est
de déboutonner son pantalon. Celui-ci quitte son jiropriétaire dont la mort
Le Campo jusqu'à l'Iiori/.on,
serait certaine s'il ne prenait pas cette précaution. J'aime mieux avoir l'air de
croire la chose sur parole que de l'expérimenter.
Vm aval du Hesplendor nouvel arrêt. Un homme avec un seau ne suffît pas
pour étancher l'eau qui entre dans notre canot. Nous n'avons plus d'étoupe,
on calfate avec de vieux linges et de vieux pantalons.
D'aval de la eachoeira Resplendor, nous allons en amont de la caehoeira
Jaearé en douze minutes. Je goûte fort (>t je comprends à mer\eille cette
Caçon de vovager.
A la caehoeira Jaearc, nous passons toujours sur le pédral rive gauche. Le
saul de celte caehoeira n'a plus la saisissante beauté que nous avions
rcmar(|U('c en moulant.
VOYAGE AU CIMINA.
Ul
Nous campons (Ml amont de la cachoeira r\ioiencià, noLrefanot est déjà en aval.
[.e lendemain, dès 5 heures et demie, mes matelots sont partis chacun
avec une charge. Il y a des jours où ils sont dispos pour le travail et d'autres
où leur paresse est sans égale.
En aval, nous calfatons encore .kmninlia. ^Malgré nos efforts pour la
mettre en état, elle laisse pénétrer l'eau qu'un homme est sans cesse occupée
à étancher.
Nous faisons croisières devant d'énormes bancs de pierres en allant sans
(InrliihiliDii^, ihiiis 11- C.uiiuu.
cesse d'une ri\e à l'aulre. Il n'y a pas un seul canal. Noire pau\re caiiol passe
encore sur ces pierres, mais nous craignons qu'il nous laisse en route. C'est
qu'aussi, il a été à une rude épreuve dans ces torrents secs que je viens de
visiter.
Il fait tellement nuit quand nous arrivons au campement que mes gens
n'ont pu aller chercher du bois. Nous dormons dans l'obscurité jusqu'à ce
que la lime se lève; alors nous avons une belle clarté argentée qui remplace
a\antageusement notre feu.
Nous nous ré^eillons a^e(■ un ciel gris (>t une pluie fine. Malgré ce temps
d'hiver, nous nous mettons en loute et nous arrivons poiu' déjeuner à
l'cm1)ouclune de rigai'a|K' Poanna.
IIS VOYAGE AU r.l MINA.
JcuiAi'i; PoANNA. — C.et igarapé est en ce momeiil le centre |)riii('i|)al des
Indiens Piànocotos et ee sera bienlôt le seul, l.e a ienx tamouclii, avec lecjncl
on verra ma rencontre an chapitre XI de ce volume, m'a dit cjuil voulait
aller avec les Indiens de la Poanna, parce que clans le Paru la maladie les tue
tous.
Pourtant les Piânocotôs ne devraient pas aimer l'igarapé Poanna qui
leur fut funeste il y a environ vingt-cinq ans; ce petit ruisseau a son histoire
sanglante.
Lorsque les Mucambeiros, les esclaves marrons, s'enfuirent des bords de
l'Amazone, (juelques-uns de ceux qui remontèrent le Cumiiià s'établirent
dans ligarapé de la Poanna, à quelques heures de l'embouchure. Les
nouveaux arrivés se mirent en relations d'amitié avec les Indiens Piànocotos
qui, depuis longtemps, étaient installés dans les mêmes parages.
Ces nègres sortant de l'esclavage ne rè\èrent que d'avoir des esclaves à leur
tour, el les Indiens Piânocotôs paraissaient désignés pour cela. L'un de ces
Mucaml)eiros fit une installation assez grande sans travailler beaucoup; il
pénétra dans la maloca et emmena de force quelques jeunes Indiennes : c'est
ainsi qu'il eut des esclaves, douces esclaves d un maître féroce et sanguinaire.
Elles obéirent sous la menace constante des coups de corde, et, lor.sque leur
travail ne paraissait pas suffisant, le Mucambeiro les châtiait avec une barbarie
inouïe ; il leur infligeait des châtiments divers où se montrait toute la
monstrueuse férocité d'un primate vindicatif, sans intelligence, sans moralité,
sans conscience. Les malheureuses, terrorisées, peinaient plus qu'elle ne
pouvaient et, si le labeur fourni était jugé satisfaisant, elles échappaient à
l'inhumanité cruelle de la brute qui les dominait et qui se contentait alors de
les envoyer dormir sur la tei-re humide, les pieds dans les ceps, pour qu'elles
ne puissent s'échapper pendant la nuit.
Les Indiens, ayant enfin appris les mauvais traitements infligés aux femmes
piânocotôs, s'émurent des souffrances qu'elles enduraient, ils voulurent les
ramener à la maloca ; le nègre, qui perdait à ce compte, déclara qu'il
n'entendait point remettre ses esclaves el refusa nettement de les laisseï'
partir.
Pendant la nuit, les Indiens vinrent délivrer les malheureuses |)risonnières.
VOYAGE AU eu MINA. 110
Le iici;te les reprit et dut les reprendre souvent, car à chaque (bis elles lui
échappaient. Pour meltre fin à cette chasse à l'esclave, les Indiens juslemenl
furieux coupèrent la tète au nègre.
Mais l'histoire ne linit pas là. Les antres nègres résolurent de venger leur
paient. Ils usèrent de ruse. Us allèrent plusieurs fois visiter les Indiens et leur
déclarèrent qu'ils les approuvaient d'avoir donné la mort au méchant de leur
tribu dont les agissements barbares n'étaient pas excusables. Ils leur firent
des cadeaux et endormirent leur méfiance.
(l'est alors qu'ils les invitèrent à une partie de pèche dans la grande rivière,
les Indiens s'y rendirent en grand nombre : hommes, femmes cl enfanls. Le
lieu du rendez-vous était à la petite ile sablonneuse appelée ilh<t do
Carafon, (hiand tous furent réunis, les Mucambeiros se retirèrent uw |)eu
de la rive dans leurs canots en emmenant les ubas des Indicjis qui se
trouvèrent ainsi dans l'impossibilité de s'échapper. Ils tirèrent sur leurs
|)risonniers avec dn gros plomb (jui décima ces malheureux sans défense,
ensuite ils accostèrent pour achever les blessés avec leurs sabres d abatis, les
cadavres furent laissés en pâture aux urubus.
Après ce bel exploit, les Mucambeiros ne se sentirent plus en sûreté. Us
descendirent la rivière et allèrent s'établir à S. Antonio, Livramenlo, Jawarv,
Formigal, Urueuri et Macaeo.
Et c'est dans cet igarapé Poanna que |e vais maintenant à la recherche
des Indiens Piânoeotôs. Il se pourrait bien que je pavasse pour les
Mucambeiros, tout homme habillé est pour eux un ennemi, ils se souviennent
certainement et la générosité est un sentiment qui doit leur être inconnu.
Je remonte l'igarapé, il mesure à son embouchure '\-i mètres. Sa profondeur
est très variable, nous avons quelquefois seulement lo centimètres d'eau, puis
ensuite des fosses de 5 à 6 mèti-es.
Nous rencontrons des campements de chasse et de pèche, ce sont
généralement une ou deux barracas mal faites et sales. Ces campements
ont l'air d'être très fréquentés, les Piânoeotôs ne sont probablement pas loin
de la bouche, .le les rencontrerai peut-être demain it je resterai chez eux le
temps de faire faire de la cassave, puis je retournerai, car cet igarapé ne
mérite pas d'être remonté pendant l'été.
l'20 VOYAGE AU CUMINÂ.
Samedi^ ■i\ juillet. — Nous nous réveillons tous en yreloUanI, la Poanna
est froide et humide, tous nos vêtements sont moites ; j'envoie Eslève faire
sécher ma blouse et mon pantalon.
Nous allons dans cette Poanna avec acharnement. Voilà que nous n'avons
plus de cassave. Il faut absolument que nous rencontrions les Piânocotôs,
autrement nous aurons plus de vingt jours à passer avec la faim.
Nous trouvons une grande quantité d'arbres tombés barrant la rivière, nous
sommes obligés de les couper à la hache, ce qui retarde notre voyage. Pour
quelques-uns d'entre eux l'ouvrage est déjà fait et assez récemment. Cela donne
du courage à mes gens. Cette trace certaine du voisinage des Indiens nous
met sur nos gardes, à chaque instant nous nous attendons à les voir
surgir.
Il ne se passe pas cinq minutes sans que nous ayons à couper de gros arbres,
mes matelots sont devenus bûcherons. Ce ruisseau a des difficultés de naviga-
tion imprévues avec les arbres qui l'encombrent et le sai)le qui fait également
barrage. Je fais creuser un canal dans le lit de la rivière; mes hommes abordent
et exécutent courageusement ce nouveau travail, ils ont vite ouvert avec leurs
rames un chemin pour notre canot.
2.1 juillet. — A notre réveil une surprise agréable nous arrive : une légère crue
dans l'Igarapé nous permet d'aller plus rapidement.
A 8 heures, nous rencontrons dans un petit ruisseau, rive gauche, neul
pirogues indiennes toutes en très mauvais état, puis nous découvrons un
sentier, la proche demeure des Piânocotôs s'accuse de plus en plus.
Nous allons dans ce sentier et, après un quart d'heure de marche, nous
arrivons à une capuera très petite où il ne reste que quelques pieds de canne à
sucre. Nous cherchons en vain un chemin, une issue quelconque, il n'y a rien,
pas même l'ombre d'une trace.
Nous retournons tristement à notre canot et nous poursuivons en amont.
Nous faisons environ trois kilomètres et nous trouvons un autre sentier, rive
droite. Ce nouvel espoir est suivi d'une nouvelle déception.
Nous marchons pendant près de cinq kilomètres dans une direction S.-E.
Nous arrivons à un abatis où il y a du manioc, des bananes, des cajùs, des
ananas, des patates, des l'égames, du roueou, du piment, de tout un peu, niais
VOYAGE AU CIMINA. Itil
(le chaque chose en très petite quantité : il n'y aurait pas assez pour le repas
(l'ime seule famille.
De retour à notre canot, nous voguons en amont avec des didieultés toujours
croissantes. A 3 heures de l'après-midi, il nous est impossible d'avancer
davantage, la circulation nous est interdite de toutes façons. ÎNous rebrous-
sons chemin sans avoii' vu les Indiens et sans avoir trouvé des vivres.
..iJT'
"Vc ,, / î
^.:T'%'gt
niiijm (l.itis 11' Piln'i
Mes m,Ttelots ne parlent que d'idler piller la roça que nous avons vue cl il
faut toute l'influence que j'ai sur eux pour les en empêcher.
■i\ jiLillct . — Nous descendons l'igarapé qui est complètement à sec.
.le suis très ennuyée de ne pas avoir vu les Indiens Pi;inocot(')s, car je les sais
très près de moi et ils me seraient utiles. Peut-être, cachés sur les rives, sur-
veillent-ils nos mouvements? Je ne puis à leur sujet que faire des suppositions.
Mes matelots ont travaille avec une admirable ardeur. .T'aurais désiré sortir
de cet igarapé aujourd'hui, mais mon projet est irréalisable : notre canot fait
\-n VOYAGE AU CUMIXA.
Iroi) d'eau vi la rivière est prescjiie iiifranehissahle. Il sérail iin|)rii(l('nt el
flangcreiiv de voyager de nuit.
a'i juillrt. — 'Nous soi-tons eiiliii de la l'oanna. Il en est grand tem|)-;, noire
canot n'en peut pins. \\ menace à chaque instant d'aller au fond. \ ile nous
accostons dès que nous pénétrons dans la grande rivière. L'embarcation est
prestement déchargée et mes hommes finissent à peine d'enlever les derniers
bagages que Jtxinin/ia^ fatiguée, épuisée, va s'asseoir tranquillement, paisi-
blement, sans faire de remous. Elle enfonce lentement, elle a de l'eaa jusqu'aux
eslivas, puis jusqu'aux l)ancs, |)uis les bordages disparaissent, enfin nous ne
voyons jilus qu'une masse noire siu' le fond de sable jaune d'or de la rivière.
C'est comme l'anéantissement d'un être vaincu par la souffrance, ])ris('' par le
travail, aspirant au repos ('■lernel, à « ral)ime insondable et sans grève. ->
Maintenant il faut aviser. Kstève, Chico et José Aont abattre un balata pour
faire des planches, Martinho et (iuilhermo vont chercher du brai et de l'étoupe,
•Toào va chasser; moi, je reste au campement. .Te garde les bagages car il faut
veiller : si les Indiens nous guettent, ils sauraient certainement mettre notre
alisence à jjrofit, et je suis convaincue cpiils sont près de la rive et qu'ils nous
ont vus.
L'n premier Jialala est aliattu, mais il a < pris le veut », il faut en abattre un
second. Quand on abat un arbre, il y a quelques précautions à prendre: il faut
d'abord choisir l'endroit où il peut tomber, faire ensuite attention qu'il ne soit
retenu par un autre arbre qui, s'il était trop gros, devrait être abattu à son
tour; veiller à ce qu'il ne soit pas retenu par de grosses lianes, à ce que ses
branches ne l'emportent pas d'un autre côté. Malgré toutes ces précautions, si
au moment de la chute le moindre coup de vent survient, l'arbre dévie, et c'est
alors un sauve-qui-peut général. En tombant, l'arbre se fend quelquefois
jusqu'au milieu, il a « pris vent», on est obligé de recommencer.
Martinho el Guilhermo reviennent avec du brai en abondance, .Toào ra|)porte
un hocco et un agouti qui sont les bienvenus.
C'est aujourd'hui le dernier jour de farine, il n'y eu a plus, c'csl lini. l^e
spectacle est surprenant. Que l'on se figure six hommes joyeux sur une plage
rocheuse, alors qu'ils n'oni ni farine, ni viande, alors que leur nourriture se
i('>(iuil a un peu de |)oisson que ÏMartinlio fait boucaner, avec la perspective <lc
VOYAGE AU G r M IN A. 125
soiill'iir (le la faim pendant une di/aine de jours au moins, s;nis qu'une pensée
anièro \icnne troubler leur qiiiélutle d'un instant, el l'on aura l'idée de noire
situation. N'avoir 'pas de souci du lendemain est mie i|ualité maltresse de la
race nègre.
Comme je me lamente de n'avoir rien à leur doiuier à manger, (iliieo me
dit en riant qu'il ne fout pas m'eniuiver, qu'il travaillera juscpiau bas de la
rivière sans avoir de forine. Les autres répètent la même chose, .le me sens
heureuse d'être entourée de si hraves garçons.
JiHiniiiliu remise à neuf se met de nouveau en roule le :jG, à midi. Nous
allons au milieu de la rivière, presque à rétiage,sous un soleil brûlant. Quelcpie-
fois, pour avoir un peu d'ombre, nous longeons les rives. Alors un vent froid
me fait frissonner, vent glacé qui sort des profondeurs sombres du grand bois,
A eut chargé de toutes les puanteurs des marécages qui bordent les rives, vent
de fièvre qui m'envahit d'une vague tristesse. Combien je préfère le soleil avec
sa brutale chaleur !
2'è juillet. — Nous descendons celte monotone rivière sans incidents et sans
accidents, mes gens se couchent presque sans avoir dine, ils se réveillent
joyeux quand même, ils sont étonnants.
A la eachoeira do Torino, la rive droite oii nous étions passés en niontanl
est complètement à sec. 11 nous faut suivre le canal rive gauche; ce canal est
[)érilleux, ce sont des « montagnes russes » avec en plus le |)iment du tianger,
nous faisons une folle descente. Avec cette allure, nous serions vite au campe-
ment d'en bas des cachoeii'as oii nous avons des vivres.
La eachoeira da Rampa est traversée à la corde la poupe en avant. La rampe
est d'un plus bel effet (|u'à la montée parce que l'eau est très basse. Maigre
cela je ne crois })as devoir la photographiera nouveau, je suis d'ailleurs à court
de plaques.
A la eachoeira do Armazem, nous passons, rive gauche, dans un canal (|ui
est assez bon mainlenant que les eaux ont baissé.
En aval de la eachoeira do Armazem, sur la rive droite, entre les collines et
s'étendant sur la rivière, une e|)aisse finiiée me rend soucieuse. Don vienl colle
fumée?
y aiuaitil lies campos deri'ière ces collines, ou bien scrail-ec des
l;.'4 VOYAGE AL f.L MINA.
Indiens briilanl un iibalis? Je ne [juis avoir que des conjectures et je n'ai |)as
les moyens de nie rassurei* sur l'objet de mon inquiétude.
La cachoeira do Séverino est toujours la même, l'eau ne s'y est point frayée
un canal depuis notre passage. Kien de surprenant à cela, car elle est habituée
à s'écouler sous ces énormes pierres depuis la séparation des terres et des
eaux, depuis des milliers d'années.
Le poisson est aussi contre nous, il ne mord [)as, notre situation s'aggrave.
Mes gens dînent de castanhas. Quant à moi, je suis mon régime; débilitant
et nuisible à la santé de bien des personnes comme il l'est à la mienne, ce
régime consiste à ne prendre tous les soirs qu'une tasse de thé sans sucre : ce
n'est pas excellent, mais on s'y habitue.
A la cachoeira da Tracuà, nous nous dirigeons toujours par le même canal,
rive droite, nous devons décharger le canot, la cachoeira est à sec.
En amont de la cachoeira da Torre, Joâo tue un tapir. Une grande joie règne
dans le canot, mon monde devient suliilemcnt phis ])avard, on dirait des per-
roquets qui jacassent.
La cachoeira da Piraraia nous réservait iine tlésagréable surprise. Nous sui-
vons le même canal, le canot est vide, bien entendu; malgré toutes les précau-
tions prises par mes gens, notre embarcation liât sur une pierre, s'ouvre à la
proue, le bordage de bâbord est brisé et JoaiùiiJui s'enfonce. Elle est immé-
diatement renflouée, pour la réparer, nous nous arrêtons en aval de laPirarara.
Je ne puis me lasser de redire combien est étonnante et extraordinaire la
faculté qui permet à mes hommes de manger vingt-quatre heures sur vingt-
quatre sans être incommodés : leurs ventres deviennent doubles en volume,
leurs pantalons ne peuvent plus boutonner, leurs ceintures sont au dernier cran,
et ils n'ont pas d'indigestion.
Joâo, Estève et Chico réparent le canot, José fait la cuisine, Martinho
fabrique des chandelles avec de l'étoupe qu'il trempe dans du brai, Guilhermo
porte mon appareil photographique, et je vais prendre la cachoeira da Pirarara.
Dans mon rôle de photographe, je suis vraiment bien, il paraîtrait que j'ai la
vocation, car enlin, marcher pendant plus d'une heure, pieds nus, sur des
pierres brûlantes pour reproduire une cachoeira, c'est avoir le feu sacré. Il est
vrai que ces pierres sont jolies, (li\ inement travaillées; on dirait de véritables
VdYACE AL CL.MINA. 12^)
j)oiiitcs d'aiguilles, et elles me mellenl les pieds en sang, il y a une certaine
volupté à souftrir quand ou est a la leelierehe de l'inconnu.
Nous passons, sans décharger, la caclioeira do Prato, mais, à la caclioeira do
Ketiro, mes matelots font à nouveau leur longue trotte sur le pédral brûlant.
Pendant qu'ils déchargent et qu'ils descendent le canot, je suis au milieu des
pierres, dans une véritable fournaise, sans un arbre (jui m'al)rile, sans
.Montagne eutièiemi'ul couverte d'herhcs.
un renfoncement de pierre qui me donne l'illusion de rouil)re.
Les grosses pierres de cette rivière ne sont que des conglomérats, chaque
pierre est revêtue à sa surface d'une croûte noire un peu dure, mais, une fois
cette croûte brisée, la pierre est de couleur ocre jaune, et s'effrite avec la plus
grande facilité.
La caclioeira do Varadourosinho est encore plus ennuyeuse qu'à la montée,
où elle nous a donné énormément de peine. Le chemin que nous avions pris
est à sec. Nous en cherchons un autre. ( hiel chemin ! Entre des bancs de pierres
rjfi VOYAdE AU C.U.MINA.
aux formes bizarres, le canot passe, tantôt dans l'eau, lanlùt au-dessus
d'énormes blocs qui barrent complètement le eanal, la coque de notre canot
semble avoir été limée avec une râpe gigantesque.
Mes gens ont un entrain admirable, leur endurance dépasse mon attente.
Chico et José ont les pieds coupés profondément, ils ont enveloppé leurs bles-
sures avec de vieux chiffons, et ils vont sur les pierres aiguës, portant leur
charge comme les autres, sans se plaindre, sans paraître mécontents de leur
sort.
Les travessôes do Belliscào et la cachoeira do S. Nicolaù sont descendus
sans accidents, mais, à la cachoeira do Mel, où la baisse de l'eau a été considé-
rable, Joaidnlia est complètement décalfatée et naufrage à nouveau. Nous
n'avons que juste le temps de sauver l'appareil photographique et les plaques;
tout le reste est inondé.
Nous campons dans une île de la cachoeira do 31el, je fais faire un grand
feu et chacun en approche son hamac, son moustiquaire et sa couverture, ce
qui, en ce moment, constitue tout notre avoir: Nos vêtements sont complète-
ment usés, José est à son dernier pantalon, auquel man(jue une très grande par-
lie du fond. Chico ne sait quel nom donner à la loque qu'il a sur lui et <[ui
tombe en lambeaux sur ses malheureuses jambes très maigres et très laides. Le
pauvre Clhiquinho, qui d habitude dépense tout son argent pour avoir de jolis
habits, ne peut en ce moment poser pour le l)eau garçon. Estève recoud trois
ou quatre fois par jour de véritables haillons, et moi, je suis sans chaussures.
Sans bas, avec des vêtements qui ont passé du noir au vert jaune, faisant
d'affreuses grimaces lorsque je dois marcher, je ressemble à un bandit dont les
affaires iraient mal.
i" août. — Après une bonne journée, nous nous reposons en face de l'em-
bouchiu'e de la Pénécura. J'éprouve beaucoup tle peine à laisser cette rivière
sans y pénétrer, car mon envie de rencontrer les Indiens Piànocolôs de la
Poanna est toujours aussi vivacc. Je sei'ais disj)osée à courir de nouvelles aven-
tures pour arri\er à la réalisation de mou désir, mais je me résous à abandon-
nei' ce projet, la nécessité de m'approvisionuer prime tout le reste.
Depuis quelque temps, Guilhermo ne parle pas. Pendant le jour, il se tient
très près de moi, le plus près qu'il lui est possible; la nuit, il se couche par
V0YA(;R au CIMIXA. 127
terre, encore près de mon moiisliqiKiire. Je n'v avais |)as fait alteiilion^ car, en
dehors du service, mes gens s'arrangent à leur guise, je ne me |)réoccn|ie pas de
leurs dispositions ni de leurs besoins personnels.
(l'est que Guilhermo a peur, et il \ient clieiï^lier nn lefnge à mes cotes; je
fmis par connaître la cause de son ellroi.
Joào est capataz. En ce moment, il est \rai, son emploi est une sini'cure,
puisqu'il n'y a pas de vivres à distribuer. Ola n'empêche pas que ses fonctions
le placent un peu au-dessus des autres. Comme il est très orgueilleux, il n'admet
pas que ses compagnons le traitent en camarade. Guilhermo lui avant fait
remarquer qu'il n'est pas plus que les autres, que Madame n'avait pom- per-
sonne de considération particulière, Joào a été très fi-oissé dans son amour-
propre et lui a promis de lui apprendre à parler, ^ussi, depuis, Guilhermo ne
me quitte pas, et voilà pourquoi ce bavard est devenu silencieux, pourcpioi cet
être malfaisant est provisoirement pacifique.
Nous descendons, sans décharger, la cachoeira doCajual, très forte à la mon-
tée, aujourd'hui à sec ou à peu près.
Mes matelots rament aACC une ardeur sans pareille, car ils savent que demain
ils auront de la farine, du tabac, du tafia, s'ils arrivent aujourd'hui en amont
(In sentier de la cachoeira do Inferno.
Aussi, rien ne les arrête, c'est du vertige, nous volons, nous franchissons les
travessôes de Molongo sans les voir, puis ceuv d'amont do Inferno; ils vont, ils
marchent, ils courent sur le pédral, el, à > heures, nous sommes en amont
du sentier. Sans se reposer, ils prennentle petilcanot sur leurs épaules et dispa-
raissent au pas de course dans la profondeur sombre de la forêt. Si je ne les
retenais, ils partiraient maigre la nuit au milieu des cachoeiras, où certainement
ils périraient.
3 août. — A G heures du matin, nous sommes tous prêts, .loaniitltd reste ici
avec les bagages. T>es éclopés vont par eau dans le petit canot. Joào prend le
sentier et va en avant pour faire la cuisine et m'envover des chaussures. Estève
Martinho et moi, nous suivons I'estrada que Guilhermo a fait avec une bous-
sole. Je vais en lever le plan.
Je m'aperçois bien vite que rnsTRAD^^ de Guilhermo est aussi de travers que
son esprit. Ce. n'est ni un f.stiuda, ni im sentier, c'est une trace de chasse
l'iS
VOYAGE AT HUM IN A.
allant dans lonles les directions. Pour en (aire le lev('', il me faudrait deux jours,
et j'ai l'aim, et je suis faillie, et mes vivres ne sont qu'à quelques heures d'ici.
Te remets ma boussole dans ma poche, en disant : ' Mes enfants, en route, et
bon pas! )>
Avec ses grandes jambes Marlinho va devant en éclaireur, il court comme
un lièvre, je le suis non sans m'asseoir plusieurs fois. Estève ferme la marche.
T.e chemin que nous suivons est indescriptible : nous montons, nous descen-
dons, nous Iraversons cinc| igarapés dont deux sont secs. Brusquement, à ente
,ln|)0,laIl^ \v M.liii])
de nous, retentissent des coups de fusil : c'est \ntonio qui m'apporte des
chaussures. Il est fou, il saute, il danse, il rit, il |)leure, il commence vingt
histoires et il n'en finit |)as une seule. Encore un igai-apé, celui de laflarnauba,
et nous sommes au campement. Nous avons mis (juatre heures poiu- aller
d'amont de la eachoeira do Inferno à aval tie la caehoeira Tronco.
T^e petit canot arrive trois quarts d'heure après nous. Tout le monde se jette
avec voracité sur le macaroni demandé. Il \ avait plus de huit jours que mes
hommes désiraient ce macaroni assaisonné de beaucoup de beurre et de beau-
coup de parmesan, aujourd'hui, ils sont dans la jubilation.
\ j)ciue Guilhermo a-t-il fini de manger que je le pa\e et l'envoie chez lui,
on l'accompagne avec le petit canot. T'éprouve, au moment de son départ, une
voya(;e au nu.MiNA. 120
étran£;e sensalion de hicn-élre et je me laisse aller avee salisfadion dans mon
faiileiiil après les terribles soixaiite-dix-neiif jours que je viens de passer.
4 août. — Mes matelots reparlent chercher Joaninlui. José qui s'est profon-
dément coupé trois doigts ne petit travailler, il reste avec moi. Je me suis donné
congé pour aujourtriiui, je paresse tout le joui', et s'il est vrai, comme le dit
■droU.- du -Mur
' ■ !•' 'i^
\()llaire : cjuVY n' est île i'/ais /i/aim/s (jiCin'ci' (h- \i-iiis besoins, j a\ais vraiment
besoin de paresser.
") août. — Mes gens reviennent par terre, axant le déjeuner. Ils baissent la
lèle et me montrent des mines déconfites. Joeininha est au fond de la caehoeira
da Lage grande avec toute la batterie de cuisine, les lignes de pèche, cinq
sabres d'abalis, trois Winchester et tous les hamacs. Ils prennent leur repas et
retournent au lieu du naufrage pour tenter de sauver quelques objets.
Il est toujoiu's ennuyeux de naufrager, c'est assurément une perle matc-riellc
appréciable jtour un explorateur. Mais, lorsque le traAail est sau\è, on prend la
*'•" vova(;e au (:r>[ixA.
chose plus ijliilosoi)lii(|Mem<'nt. D'iiilleurs, pourquoi me lamenlei' et m'aïuisler
Ijoui' une eliose contre laquelle je ne puis rien? N'est-il pas préférable de me
réciter a moi-même cette vérité d'un poète persan :
As-tu perjii rcmpirc du nioiulei'
Ne t'rii afflige |ioiiit: ,v ii l'.st rlcii.
Vs-tii conquis l'iMiiiiiii' du luoiidc:'
No t'en réjouis jjiis ; ce n'est rien.
Douleurs et félicités, tout ])iisse.
l'asse à côK' du uiouflc. ce n'est i-ien.
CHAPITRE IX
Maladie yéiiéralc. — Dé|>art do la carhoeii'a Troilfo. — Clie/. Lotliario. — KriiSL'ij;iieiii(,Mit,s. —
Les l'aïuis. — Fiii-o du (Uiraiiia ijiiriin. — l,a<' oucliautc. — If;ai'a]i('' An'r-airiha. -- Ajoiili'i'.
— Kir\rc. — Chasso. — lictoiir <lr 1' Vrii'aiidja. Igarapé Cuniiua iriii'iiii. — lîarrai^is di-
<aiiai'aiia. — Persistance de la lièvre. — Les lai'j'os. — Ueloui' ii Unxijiiiiia.
Ce farnpement de la caclioeira Ti-oiico m'es! funesle à la dcsceiile t'omme il
le fui à la montée. Mes matelots tombent malades les uns après les autres. .Te
les soigne tous, je fais bouillir de l'eau, je panse les plaies, j'use une (pianlité
(tonnante de sublimé au looo', d'acide phénique, d'acide boriijue et d'iodo-
ioime. J'auliseplise le mal, je purge, j'administre de la (juiuine, je dose tous
les tcmètles, je fais suer et je sue moi-même.
lùifin, le l 'i août, ii n'\ a plus que José dont l'état est incjuiélanl. Sans ètie
complètement rétablis, mes autres liommesont la forée de ramer. lNous quitlous
ce campement tle mallieur.
Nous allons doucement, très doueenieni, les fièvres ont laissé mes gens sans
forces, ils font leur [possible.
Nous passons tristes et silencieux devant de belles murailles de pierres, des
stratifications magnifiques couronnées de belles pousses ayant pour s'alimenter
a peine lo centimètres de terre végétale. Celte végétalion admirable, mer\eil-
leuse est due au soleil de l'équateur dont les rayons brûlants, tempérés par
riiumidité ambiante, loin d'être desirucleurs, produisent d'élonnanls phéno-
mènes \itaux.
Nous nous arrêtons à 2 heures chez Lothario, beau-père de Guilhermo. .le
désire avoir quelques renseignements sur les Indiens Pauxisde la Pénécura. 11
débule en me conlanl une suite d'histoires invraisemblables. Je l'arrête et je lui
\ô^2 VOYAGE AU CL.MINA.
dis : « Je ne suis point crédule comme le l)on l'ère Nicolino, si loyal et si con-
liaiit qu'il ne soupçonna jamais la fausseté de l'àme d'un Mucaml)eiro. Si vous
ne me dites pas la vérité, je vous fais immédiatement donner la bastonnade. »
Alors, il m'avoue que dès l'époque du voyai^e du Père Nicolino, ils étaient
ftichés avec les Pauxis, mais il ne m'en explique pas le motif. Il y a sans doute
encore là-dessous une vilaine histoire. Les Mucambeiros n'ont pas avoué au
Père qu'ils étaient brouillés avec les Pauxis, ils avaient proliablement arrêté
qu'il n'en saurait rien, qu'on éviterait de les lui faire rencontrer et ce qui fut dit
fut fiÙt.
Lotliario raconte que les Pauxis sont si nombreux qu'ils habitent les sources
de l'ioarapé d'Agua fria, de la Pénécura et du rio Acapi'i, qu'au|)aravant ils
deiTieuraient à Obidos, qu'enfin ils se sont établis sur les rives du (anninà, puis
à l'embouchure de la Pénécura, qu'ils se sont retirés plus lom encore jusqu'aux
sources, fuyant toujours les civilisés. Il termine |)ar cette phrase : Miinha
Bi(A?scA, "VoRSA siîKHORiA BEK sMiic ouE JNDio i\ Ào E CEINTE. Jc résistc difficile-
ment à l'envie de taper sur ce vieux fourbe qui est indiscutablement comme
tous les siens au-dessous tlu niveau moral intellectuel des Indiens, il devrait
être traité comme un animal malfaisant.
Il me fournit quelques mots du dialecte pauxis que je transcris fidèlement,
mais que je ne donne que sous toutes réserves, bien qu'il ne me paraisse pas
possible qu'ils soient de son invention :
Soleil Icire.
Lune Nouiie.
Étoile Siriké.
Jour Oiiiéiioi'o.
Nuit Coco.
l'Iule Couo-on.
Tonuerre Cajio.
Ciel Topeu.
Eau. Touua.
Rivièn- . . ïouua icouaea.
lloniine ïolo.
l'crimie Orice.
Kiil.iul Morii-é.
VOYAGE AU CUMINÂ. 15r.
l'i'-vr Varono
Al'>ii mari Ouaiiiu.
Ma Icnirac lama.
Poisson Couinata.
Ilanit'ron Yamta.
Cassave .loiiro.
Farine de manioc (tv;«rtc . ...... Caiariia.
Flèche l'réou,
Cliicn Aûuai-a.
'I'a|)ii- Ouaou.
Biilii' Goucliaou.
Tiyre Caicousso.
Ol'jil . ... l'oiiio.
l'ouic Caltara.
lloi'co l'aouls.
Ara. . . (;oiiyai-a.
Trahir,! Vnnara.
Tracaja Chaouaro.
l'iranha . .... l'oune.
l'clil .
Grau.l.
iManj;i-r . . .
AUcnds-moi .
Faire du feu.
S'en aller . .
A(
■ala,
)lCO.
Ar
■anc
\h
ima(
iij.
\li
outi
M;
ichic
■oné.
Si vérilablement ces mots sont du dialecte des Pauxis, ceux-ci, d'après la
théorie de Yung, font partie de la famille caradjc.
.\ 4 heures et demie, je |)ars de chez Lolhario et je vais coucher chez Santa-
Anna qui me fournira peut-être de nouveaux renseignements.
Santa-Anna n'est pas encore chez lui. On dirait qu'il me fuit. Comme l'autre
fois^ je ne trouve que sa femme.
154 VOYAGE Al CIMINA.
J'îii en encore la lièvre toute hi iiiiil. Bien que je m'applique à la traiter
par le dédain, cette tenace et ^ ilainc compagne ne veut pas me quitter, je la
traîne avec moi depuis neuf jours.
i5 aoi)t. — Nous entrons dans le lïno du Ciuniinà mirim qui ne mesure que
3o mètres environ à l'entrée, mais qui s élargit presque aussitôt jusqu'à atteindre
une movenne de Go à 70 mètres.
Rive gauche, je rencontre une emhouchuie de la même largeur que le furo,
c'est le canal d'écoulement du lago k>ca\j ado. Ce lac enchanté ou personne
ne veut aller pêcher est peuplé d'une grande quantité de lamentins, mais on
affirme que jamais aucun pécheur n'a |)u en har|)onner un seul. Tous les habi-
tants des alentours sachant ce lac enchanté et n'osant s'en approcher,
les lamentins s'v multiplient en toute sécurité sans craindre d'v être
troublés.
Une très large ouverture, toujours sur la rive gauche, ferait croire à un bras
imiiorlant : ce n'est qu'un marais puant fermé aussitôt par des végétations tant
en amont (ju'en aval.
Kntin, nous voici au confluent de l'Ariramba et du Cuminà mirim.
Ariramba ! un beau nom pour un vilain igarapé. l.'Ari'ramba est le martin-
pècheur, le marlin-pêcheur au plumage miroitant, si bien lissé, si propre et si
coquet, avec sa double collerette blanche et noire, le martin-pècheur effronté
qui passe et repasse dix fois de suite devant la proue de notre canot, voletant
de branche en branche, joveux et allègre ; avec sa voix de crécelle il semble
nous souhaiter la bienvenue.
Mais que nous importe la joyeuse Ariramba ! Nous sommes tous tristes, tristes
de sentir la maladie planer au-dessus de nous, de naviguer dans un igarapé
étroit, de ne voir que des rives basses et marécageuses, de n'avoir pour boire
que de l'eau sale qui sent mauvais. D'acres senteurs sortant de la forêt humide
nous donnent le dégoût de toutes choses.
A 4 heures, arrêt forcé, la fièvre est plus forte que ma volonté.
16 aoilt. — Une nuit de repos suffît pour me faire croire que j'ai regagné
en dormant ma force épuisée par ce long voyage, et je me remets au travail
avec une nouvelle activité.
L'igarapc' se continue mèmement : des rives marécageuses, de petites collines
VOYAGE AL' crMIXÂ. 1",:.
généralement formées par des murailles à pic sur le bord de la rivière; il n'y
a pas de courant, les eaux sont stagnantes.
A ') heures, arrêt forcé. Mes gens sont obligés de me porter jusqu'à mon
hamac, je suis tombée comme une masse, le soleil m'a donné comme nn
éblouissement.
\~j août. — La nuit a été mauvaise ])Our moi, fort mauvaise J'ai eu la lièvre
avec le délire. Estève et .Toào m'ont veillée avec un soin délicat, lis pensaient
que ce matin j'allais ordonner le retour, grand est leur étonnement en
m'entendant prescrire le contraire.
.Te ne suis pas seule malade, José a également une forte fièvre, sa pauvre
figure pâle me fait beaucoup de peine : un nègre pâle n'est pas beau, il
impressionne.
Noire igarape, très étroit depuis hier, n'a presque |)lus il'ean. Noire canot
ne peut plus avancer, par nécessité nous retoiunons.
(let igarapé Vru'âmba, d'après (Juilhcrmo, prend sa somuc dans |cs campos,
Santa- Vnna le lui a allirmé, le neveu de Santa-Anna, qui a fait le vovage avec
son oncle, me l'a également assure', et voilà pourquoi je poursuivais ma roule
avec acharnement. Nous ne sommes pas encore à la laliliide de la cadioeira
Tronco (ju'il n'y a presque plus d'eau. Cet igarapé doit avoir ses sources à la
Serra da (larnauba. On ne peut pas se fier aux renseignements de ces Mucam-
bciros, ils mentent par besoin, par plaisir.
i(S nuiU. — Nous descentlons cet igarapt- avec plaisir, ^'ous am-ions voulu
en sortir aujourd'hui, mais à l'heure du déjeuner, des vomissements de bile et
ime forte fièvre me prennent et nécessitent le campement. J'envoie tous les
valides à la chasse, il ne reste avec moi que José qui gémit dans son hamac.
Estève tue une biche en peu de temps, il revient vite au campe-
ment.
« J'avais demandé à Notre-Dame de Nazareth, me dit-il, de tuer bien vile
une pièce de gibier. Maintenant mon frère peut aller chasser.
— Ton frère? mais il est parti il y a longtemps, tu le sais bien.
— Oh non! Madame, il était là, caché dans le bois, qui veillait Madame. »
Braves garçons! je suis vivement touclK'C de leur délicate attention.
Voici le résultat de la demi-journée de chasse : Estève, une biche: Martinho
IÔ6 VOYAGE AL" CUMIXA.
un agami ot un hocco; Antonio, un liocoo el iino perdrix; Toào, deux lioceos
et deux agoutis; Chieo, rien du tout.
Si Chico ne rap|)orle pas de gibier, il n'a rien perdu dans le bois, taudis
qu'Antonio y a égaie sou pantalon. Pour ne pas le déchirer, il l'avait étendu
sur un arbre tombé; au relOLU" il n'a pu retrouver ]'ar])re, il a dû revenir sans
pantalon. Nous l'entendons eri<'r de loin ; j'en\'oie vile un camarade à son
aide, pensant qu'il est aux prises avec un jaguar. Il demandait simplement lui
pantalon. JNous en avons bien ri.
i<) fioiif. — Nous laissons enfin cet igarapé avec ses marais et son eau
empoisonnée. Un soupir de soulagement s'échappe de nos poitrines quand
nous reprenons le l'uio du Cuminà mirim. A ceux qui me parleront de
l'A^iramba du (limiiuà, je rcpondi'ai : "l'Aiiramba! un beau nom pour un
vilain igar.qx'. »
VOYAGE AT CUMIN A.
ir.7
Après avoir reçu l'Ariraml);!, le fiiio du Cumiiià mirim s'élai:;il cl allcinl
de 80 à 100 mètres.
Rive gauche, je remarfjue tuie extension lacustre avec un tout petit ij;arapé
au nord : cet igarapé est envaiii par la végétation.
Le furo du Clumiua mirim est très sinueux, .lusqu'a celte extension lacustre
Colliur dans le Murai
il coule dans une (.litcclion gcniérale ouest-est; a pailir de ce point, il com-
mence une direction nord-sud.
Nous campons a l'embouchure de l'igarapé Cuminâ mirim sur un coin de
terre humide oii les carapanas sont légion. Ma journée de repos d'hier m'a fait
du bien, aujourd'hui je n'ai pas de fièvre.
20 août. — Nous sommes dans l'igarapé Cuminà mirim, le plus riche en
castanhàes et en sezôes. Les castanheiros (|ui viennent ici pour s'enrichir y
meurent avec une rapidité eiliavanlc.
Dès l'embouchnie, cet igarapé n'est (ju'un vaste marécage, la terre ferme ist
18
■ir.8 VOYAGE AU CUMINÂ.
rexception, nous voyons des castanliàes sur les deux rives, mais avant de les
atteindre nous |)arcourons sur les marais une largeur variant^ selon les points,
de un à trois kilomètres.
Nous j)assons un premier barrage d'herbes de <( canarana ». Grand Dieu !
quelles odeurs sortent de là, nous ne naviguons pas sur une rivière, mais sur
un vaste dépotoir. Nous trouvons un second barrage, puis un troisième, puis
un quatrième, puis un autre très long dont nous ne voyons pas la fin. .Tamais,
avec nos seules forces, nous ne par\ iendrons à le traverser.
Nous apercevons, en amont du barrage, un pêcheur qui va me renseigner,
je m'approche de lui avec empressement, car je crains que ce marais ne soit
pas l'igarapè du (luminâ mirim.
« Dites-moi, mon ami, comment s'appelle l'endroit oii nous sonuues.
— Monsieur, vous êtes dans le (Auiiinà mirim.
— Et il v a beaucoup de barrages comme celui-ci ?
— Il v a (le la canarana jusqu'où je connais et je connais loin.
— (l'est bien, merci. ^ oulez-vous un verre de tafia pour \os renseigne-
ments?
— Si vous ne le faites jias payer Irop cher.
— Dans ce canol, on ne vend rien, nous donnons du tafia ou des hameçons
à ceux qui nous rendent service cl des coups de bâton à ceux qui nous
trompent.
— Ah ! je comprends. Votre Seigneurie est ingénieur du gouvernement. »
Il boit bien vite et se sauve. En voilà un c|ui n'aime pas les ingénieurs du
gouvernement. Je suis prise d'un fou rire, mes hommes également. Vrai, je
ne croyais pas avoir l'air si... masculin.
J'ai souvent rencontré dans ces régions marécageuses de belles nymphéacées,
mais j'en vois ici un des plus jolis spécimens qu'il m'a été donné d'admirer.
Avec ses nervures d'im beau rose, garnies de formidables épines, les feuilles
géantes de cette Victoria regia ont i()i centimètres de diamètre; les lleurs,
d'une très grande beauté, vont du blanc laiteux au rose tendre pour arrixer
au pourpre foncé.
Dans ces marécages nauséabonds, où l'homme sent la mort qui le guet le, il
n'v a pas seulement de belles fleurs aux couleurs éclatantes, mais encore de
VOYAGE AU CUMIMA. Ti'.l
très beaux oiseaux qui semhlent s'y plaire : l'unicorne doune la note gra\'e,
les eiganos gracieusement belles poussent des cris énervants, les anous, d'un
iioii- bleu, viennent en curieux sur les bords des buissons et pour mieux voir
volent en avant du canot, de jolis oiseaux d'eau avec le corps marron e( les
ailes jaune clair se sauvent en produisant un frémissement d'ailes d'im effet
admirable.
Nous sommes de retour au confluent de l'igarapé du (luminâ mirim et du
furo du même nom. Le furo s'élargit, c'est maintenant un beau canal avec
des abatis assez grands, tles cases très petites et des liabilanls qui fuient à
notre approcbe.
Rive gauche, l'igarapé do (!ararà pour être très pclit a une vaste
embouchure.
A\ec d'anciennes capucras très rapprochées, les habitants ont fait des
campos. (;'est-à-dire qu'ils ont nettové à nouveau ces capucras pour qu'il n'\
pousse pas d'arbres, mais ils n'ont |)as eu I idée d'v semer de l'heibc. L'herbe,
pensent-ils, cela vient tout seul. Pour faire lui campo, il n'\ a ([u'à nettoyer
l'emplacement et Dieu pour\oit au reste. Quand je leur dis qu'il faut semer
(le I herbe pour a\oir de bons pâturages, ils me regardent de irnvers en
pensant que je me moque d'euv.
.Sur les deux rives de grandes extensions apparaissent, ce sont des Inrs^ns. Le
largo de la Forlaleza s'c'tend au loin à plus de deux kilomètres, celui du campo
Alegro est plus petit. Puis, toujours sur les deux rives, après la lisière maréca-
geuse inévitable, il y a des castanhas en quantité.
Des loutres curieuses et menaçantes viennent tout près de notre canot, elles
ont l'air de nous narguer avec leurs rii'cs sinistres et elles nous ennuient fort
de leurs cris aigus.
'Il août. — "NLilgré la fièvre qui ne me quitte plus, je veux toujours avancer;
mais vers 9 heures, alors que le soleil commence à donner plus de chaleur, il
m'arrive un éblouissement. Sans Estève, je serais tombée à l'eau. Nous séjour-
nons jusqu'au lendemain.
22 (lotit. — Te ne puis aller toute seule jusqu'au canot, on m'v conduit : une
fois installée siu' le toido, je me sens presque bien.
Un large estuaire, sur la rive drf)ite, doit être le canal d'écoulement du largo
l-i(l V()^'AGI•: Al" CUMIN A.
(lu (_Min|)n Mc^ro. Vioimcnl cnsuilc deux grandes ilcs cl le largo du (4imin;i.
i'.t: lar^o est immense el il le parait davantage eneore, |)arce que ses lùves
sont marécageuses el formées par de la eanarana, sans un arhre. I.e pays est
plat, rive droite juscpéau delà de l'igarapé Alatapi, ri\e gauelie juscpraux con-
lin^ tlu largo do Salgado.
Comme il \ ;; un peu de vent, nt)us mettons |)lus d'une lieiu'e pour traverser
le largo du C.uminà ol enfin nous arrivons dans le Cnminà grande, .le domine
ma faiblesse |)our lever le plan du canal, rive droite de l'île Alocamhirjue. (!el
ellbrt est le deinier, je n Cn |)uis plus. Nous atteignons la case de liernardo,
mon éj)uisement est complet.
•Oh! la lièvre! étal terrihie cpii m)us biise le corps el l'esprit, <]ui \()(is <")te
loule énergie, qui anniliile la \olonte ! On n'est plus soi-même, on est sa chose.
•2) f/(tif!. — Partis de chez Bernardo à (1 heures, nous nous arrêtons de nou-
veau a () heures, car je ne puis plus supporter le balancement du canot. Autour
(ie mon hamac mes matelots pleurent; pour obtenir ma gut-rison, ils promet-
tent des cierges et des messes à >jotrc-l)ame de Na/.aredi.
Moi, je n'ai pas peur, j'éprouve si'idement wnc Irislesse jileinc de \ag(ics
regrets au souvenir des hcure-s jjassées qui ne peuvent plus revenir el je trouve
fpie le sort est ironifpie dans sa eruaiilé.
■j-'i iioùt. — Oi'iximinà.
- scpfenihrc. — l'.Mliîi ['ai;i.
Para! Msl-ee dire enfin (jiie l'ar;i sera pour moi un séjour eiu l.anleiir.
Non, je m'abantlonnerai, eomnie en voyageâmes lu.i i: iii:v ji, s ; je souffrirai
même davantage, car je n'aurai |)lus la grande vie active: j'aurai des froisse-
ments d'amour-proiire, tics tracasseries, des chocs insignifiants que je gros-
sirai, que je prendrai tro|) à ecein-. Alors, je n'aspirerai pins qu'a reparîir de
nouveau dans les forêts vierges, dans l'inlcriciM' désert de llJal du l'ara.
CHAPITRE X
C\Mi'os Gerves'. — llistiiii(|iic cli-s caiiipos. — Leur superficie. — Leui' jispeet. — Collines
et rivières. — Iiiciiiération du cainpo. — Climat. — Veut. — Température. — Pluies. —
Los fazeudeiros de l'.Vmazouo ont liesoiu des cauipos. — Seul nioven d'accessiou. — Route.
— l'rlipicllirllt.
Les oampos que j'ai visités dans le Afoven et dans le Haiil-l'ain. lans le
Moyen et dans le Haut-Ciirainâ, les denx prineipanv formateurs de la rivière
Cnminà, ont déjà éU' visités par (rois Paraenses.
Le Père \icolino', fils d'une Indienne, né à Faro, petite ville sur le lac du
même nom, sur la rive gauche de la rivière Vamunda, fit un premier vovage
(1876-18") |)Our aller a la reelierehe des indiens l'iàiiocoUis, sur l'assurance
que lui tlonnèrent les ÏMueamheiros^ de leurs relations tl'aniilié a\ec ces dits
Indiens dont ils iivaient la demeure dans le liaut-Pan'i.
Sans clicrelier a s'assurer de 1 exactitude des renseignements que lui (ournis-
saienl les j^Iucamheiros (ju'il devait [)ouiiant saxoir peu dignes de foi, le Père
Nicolino se lança à la découverte de la Irihu indienne, et il \ mil inie persévé-
rance et un courage digues d'un mcilleiu- rc'sullal.
Après avoir |)romené le l'ère Nieolino dans l'igaiapé Pénécura, les Mucam-
heiros le conduisirent par terre jusqu'à la montagne, appelée Serra de Santa
Lugia. Là, il put luie fois de plus admirer la riche végétation de son pays,
mais il ne rencontra pas d'Indiens.
I. IjCS Campos du Nouveau Moude sont ; la Prairie, dans l'Amérique du Nord; les IJanos,
dans !'( hénoqui-; la Pampa, dans la République Arfjentine; les 5ai'<jn«, dans la Cuyane Française.
■X. \,.\ nlailnii (lu \o_ragedii l'.idic Nieiilino n'a pas rté |>ublii-c. Klle est, je ernis, eiUre les mains
(le M. Mairos 'Milne'!. distingue paiaense.
;. \ iiii -Miii-aml)eiii>s. Cliapitre \IL p.igi's 17! C. suivantes.
\\-2 VOYAGE Al" cr:\n\A.
En i-einontant li rivitre en canot, après deux mois de voyage, il ariiva aii\
campes (lu Aloyen-Parû sans avoir vu les Piànocolos sur lesquels il complail
pour se ravitailler. Il redescendit bien vite la rivière, manc|uanl de tout,
malade, souffrant les tortures de la faim.
Avoir vu les campos élait pour lui un résultat. Encouragé par ce premier
succès, il lit une seconde expédition à la fin de 1877. Abandonnant la voie
fluviale, vraiment difficile, il entreprit une cbose bien plus pénible et bien
|)lus dangereuse : il tenta de faire un sentier depuis l'igarapé Samahimia jus-
qu'à la rivière des Roucouvennes' en traversant l'immense étendue de la forêt
vierge.
L'idée étail bonne et l'entreprise hardie, mais, malgré sa qualité de Brésilien
l'araense, il n'eut pas l'immunité suffisante pour résister aux fièvres palu-
déennes et aux privations inhérentes à un tel vovage par terre, il dut revenii'
bien avant d'atteindre les campos rêvés et d('jà entrevus.
Loin d'êti'e découragé par cet échec, en 1882, le Père Nicolino entreprit un
troisième voyage. Donnant toujours suite à son projet, suivant son idée d'ar-
river aux campos par la voie terrestre, il continua son sentier commencé en
1877, mais la mort le surprit bien avant de pouvoir achever son œuvre. Il
mourut dans la forêt vierge inhospitalière, à peu près à la hauteur de la
cachoeira Resplendor, m'a dit le guide de son expédition, le ATucambeiro Joa-
quim Santa-Anna.
Après le Père Nicolino, le D' Gonealves Toeaniins, citoyen paraense, chargé
d'une mission officielle, essaya en 1890-1891 d'aller aux campos du Haut-
Cuminâ et de faire le levé de la rivière. Il vit les campos, fut enthousiasmé, et,
en rendant compte de sa mission, conclut à la nécessité d'un chemin entre
Obidos, ville située siu' la rive gauche de l'Amazone, et les campos geràes du
Haut-Cuminâ. T^es fazendeiros" d'Obidos appuyèrent son projet poiu' éta])lir
des fazendas' dans les campos de la Guyane brésilienne. La longueur du par-
cours, environ 210 kilomètres, fut probablement cause que l'idée en resta là
pour quelque temps.
I. Voir à la cane, ù la (in du vohinie, le sentipr que se jirnposail île Iracer le Père Nirolino.
IL. I"a/.eu(leiio, celui qui ])ossède une ménagerie.
3. l'azenrla, ferme de liélail.
VOYAGE AU CL MINA. i 'm
l.e D' Tocantins fit son voyage avec un équipage exclusivement mucambeiio,
et j'admire (ju'il ait pu mener à bien son entreprise avec ces gens-là.
S étant engagé dans la rivière îles Roucouyennes, sur l'assurance fjuc lui don-
nait .loaquim Sanla-Vnna (1 ex-guide du l'ère Nicolino), qu'en deu\ jours de
montée ils arriveraient aux eampos, il resta perdu dix jours, |)rit les lièvres,
fut obligé de revenir à l'emboucliui'e de la rivière des Roucouyennes et con-
tinua à remonter le (iuminà qu'il avait eu tort d'abandonner. Il alla jusqu'à la
petite colline qui porte son nom, nom (]uc j'ai resjjecté.
Le Morro ' Tocantins est par jS'ag'ji" de longitude O. I'. et ')()'2o' de lati-
tude nord, c'est-à-dire à ii25 kilomètres en ligne droite de la ville d'Obidos.
(l'est donc par erreur que le D"' Tocantins nous indique sa montagne plus près
de Surinam que d Obidos. Et c'est certainement avec une longue vue spéciale
et très [)erfectionnéc que le D' Tocantins a vu, du sommet de sa petite colline,
la cliaine des Tumuc-Humac, car il en était à peu près à i lo kilomètres en
ligne droite.
Les iMueambeiros racontent des histoires fantastiques sur celte expédition.
Mais que ne racontent-ils pas de celle de i\l. Coule et que ne raconteront-ils
pas de la mienne quand je serai loin il'eux? Le peuple ignorant est méchant et
bêle, et il faudra un certain nombre de générations avant que ces Mucam-
beiros puissent atteindre le niveau moral et intellectuel des autres Brésiliens.
Enfin, en i894-i'S()3, M. Laurenço-\ alento (louto, député de l'Etat du Para,
partit avec mission d'ouvrir un chemin des eampos jusqu'à Obidos. Cette
entreprise est digne d'admiration poiu' <jui connaît l'intérieur paraense. C'était
une idée d'une étrange hardiesse, une expédition à faire réfléchir les plus
téméraires et devant laquelle il n'y a qu'à s'incliner.
Il remonta le Cuminâ jusqu'à l'igarapé S. Antonio, et de là se dirigea vers
Obidos. Il en était, en ligne droite, à environ 112 kilomètres.
Le guide de son expédition était le Mucambeiro Guilhermo, le même aue la
malchance m'a fait emmener dans ce \oyage.
M. Couto resta neuf mois dans l'intérieur, dans le campo d'abord, puis
ensuite dans la forêt vierge. Perdu, malade, sans vivres, sans aucune ressource,
I. Nono^ colline, petite montagne.
l'.4 VOYAGK AU CL MINA.
avec une tkiuipe clixisëe, après criiëioïques efl'oris il arriva à une rivière qu'il
cro\ait être l'Ariramlia, affluent de gauclie du C.uminà, et qui se trouva être le
(liu'uà. Il descendit celle ri\ière en suivant la ri\e. Une pelile chaloupe a
vapeur d'Obidos vint le chercher au pied de la première eachoeira. lue partie
de sa troupe vint sortir dans le Cuminà mirim, afilueut rive gauche du Cuminà.
Il semblei'ail que cette rivière porte malheur, le ne suis point superstitieuse,
TiniKiucl.i |):
heureusement. Je constate néanmoins que, de mes trois devanciers, l'un est
mort à la tâche, le père Nicolino; des deu\ autres, dont les souffrances ont été
terribles, le dernier a dû avoir une énergie et une volonté peu communes, tous
deuv sont rentrés malades, avec une santé délabrée et fort compromise.
Ce n'est pas encourageant et ji' pourrais me demander ce qu'il en sera de
moi. Il est vrai que j'ai quelques avantages : mes huit années d'exploration me
constituent une sorte d'entraînement qui n'est pas à dédaigner. De plus, j'ai un
équipage sûr. Mes gens sont éprouvés, ils sont bien à moi, je suis certaine
VOYAGE AT C.UMINA. 145
qu'ils ne me laisseront pas, qu'ils me fouinironl la somme de liavail que
j'evigeiai; et, étant seule à commander, il ne pourra pas y avoir de division.
L'étendue de ces campos est immense : ce sont bien là les campos «eraes. Le
docteur Crevaux, descendant le Paru, s'étonna de voir à la crique Citaré, un
peu au nord, les campos venir accoster à la rivière. De plus, Henri Coudreau,
en remontant le Tapanalioni, apprend fjue celle rivière prend sa source dans
les campos qui s'élendenl jusqu'aux sources des hauts alOuents du rroml)c(as.
Au Pani (lu Cuminâ le eampo commence à 49'4o"N- et nS" 29' '|0 O- P-
Les Piânocotos disent qu ils marchent toujours dans le campo quand ils
vont faire du commerce avec les Roucouvennes du Pari'i^ ils disent aussi que
le eampo s'étend très loin vers le sud, mais il est difficile de préciser la distance
qu'ils sous-entendent avec leur très loin, ,1e sais seulement que le campo s'étend
(le la crique Citaré sur le Pari'i aux sources du Tapahoni et de l'Oulémari,
jusqu au Paru du Ciuninà.
'9
146 VOVAdK AU CUMINA.
Dans le Miirapi, je reneonlie le campo pur 39' 9" N. et 58" 5o' .5o" Ouest de
Paris. De la Serra Terminas où je suis montée, je vois, après la lisière de forêt
de la rixe, les campos s'étendre dans l'inlérienr, sur la rive droite, à une grande
distance, i)enl-ètre a ont-ils jusqu'au Wanamii. C'est donc, en restant en deçà
de la vérité, 10000 kilomètres carrés de campos d'une valeur incontestable.
;Moii endiousiasme n'est point sujet à caution. Je partais de Para avec un
doule au point de vue de la valeur de ces campos dont je savais l'existence
incontestable puisqu'ils avaieni été vus par trois personnes dignes de foi. Mais
je me déliais (\u chau\ini.Mue paraense et je m'attendais à trouver des campos
maigres, racliiliqucs, n'ayant du campo (juc le nom, avec un peu d'herbes
din-es, et ne convenant nullement à l'installation des fazendas.
Alon étonnement est grand, quand je vois se dérouler devant moi, à perle de
vue, une immense étendue de terrain couverte d'herbes excellentes. Mes
homir.es, qui sont tous des campos de Goyaz ou de IMines, sont comme moi
fort enthousias:nés.
Je les vois rire, chanter, courir dans le campo, revenir à moi avec les mains
pleines d'herbes : « Madame, c'est le campo de Mines, c'est le même campo
que celui où je suis né. — - Madame, voici le i-(ipii)i (l'j^rcslo^ celui qui engraisse
laul les lueul's, celui-ci c'est le ccipiin niiiiin.ui ^ celui-là le capiiii c/ici/oso, cet
aulic (• est le cupiii) (■(ipiouant^ voici le lopini vcnniUd^ que les chevaux aiment
tant, le ((ipiin poh'ra^ la bniba de boilo. — Ah! madame! une fazenda ici!
quel beau bétail on aurait! » Leur joie est du délire, i'^t ils crient leur joie, ce
sont des hurlements à é[)ouvanter un jaguar.
Je vais avec eux jusqu'au sommet d'une petite émincnce, marchant au milieu
d'une herbe haute et drue qui me vient jusqu'à la ceinture. Le campo est
vraiment d'une beauté enchanteresse. ()uelques broussailles vivent çà et là,
mais elles sont rares cl le campo est a peu |)rcs net.
Je suis émerveillée par de légères ondulations en dos d'àne, des bosselures
qui de loin éveillent l'idée de minuscules dunes en formation toutes couvertes
d'une herbe verte et tendre. Quelquefois, ces mamelons s'élèvent à une hauteur,
(lui leur mérite le nom de collines et même de montagnes. Et nous voyons, de
ces collines, s'élever majestueuses au milieu du campo ondulant comme les
values de la mer sous une brise légère.
VOYAGE AU GUMIN.V. 117
Souvent, dédaignant tonte parm^e, la colline nous apparaît couveric de
gazon; une autre, à son sommet, a une foret verte lui faisant une couronne.
Ailleurs, la colline est boisée sur un versant, alors rpie l'autre versant estcon\ert
de gazon : tantôt la pente est une large bande de bois allant de la base au
sommet, tantôt elle oftVe à la vue une superlie écliarpe de fleurs gazonnées
dont la couleur vert jaune tranche admirablement avec le vert sombre de
la foret. La variété du [>avsage est infinie; toutes ces beautés reposent les yeux
du voyageur fatigués par la sombre boidure vert métallique des grands bois de
rinterminal)le forêt vierge.
Des palmiers sont plantés en rangs sur le bord des innombrables petites
rivières sinueuses qui traversent le cam[)o. A la source de ces ruisseaux, les
palmiers miritis avec leurs troncs géants couronnés de leurs immenses ombelles
sont autant de fraîches oasis où s'élèvent et demeiuent de nombreuses familles
de cerfs et de biches qui viennent recevoir notre plomb à ?.t mètres.
Les petits ruisseaux du cam[)0, les « grottes », comme on les appelle ici, se
dessèchent l'été, mais les petites rivières n'en font point .lutant. Ces dernières
ont gc'neralement plus d'eau dans leur cours moveu et même supérieur «pi'à
leur embouchure ou l'on apereoil seuicmeni \i\\ liicl d'eau (pii se {'nwr. péni-
blemenl uw chemin a travers les boues qui obstrueni celte embouchinc. Il n'y
aurait donc pas à redouter que le bétail mau([uàt d'eau de bonne qualité, ce
(pii est généralement à craindre dans les campos hauts.
L'incinération des campos est considérée par mes gens comme une œuvre
|)ie. A chaque déjeuner j'entends la même phrase : « Madame, je vais mettre le
feu au eampo. » Je laisse faire, il n'y a point de bétail, il n'y a point de vova-
geur et cela nous donne toujours quelques jaboutis'.
Je trouve très agréable, c'est un plaisir pour mes \eux de voir la rapidité
avec laquelle cet immense incendie se pro|)age au moindre vent. (l'est un bruit
sourd, des crépitements, des sifllements, des cris de souffrance, des râles de
douleurs, un souffle de mort qui passe pour les infiniments petits, quelquefois
nuisibles, souvent inolfeusifs : alors ma |)itié voudrait voir la fin de cet embra-
sement.
i. Jiiliinih, lurtiie terrpslre très :i|)|)réciée des indigènes et dont le goiU déteslabie ne lente pas
l'étranger.
148 VOYAGE AL CL MINA.
Les animaux siir|n'is fuient éperdumenl : les tapirs et les capiouaras se
jettent à l'eau à quelques encablures de notre canot, le cerf traverse la rivière
à peu de distance de son destructeur ennemi le jaguar, celui-ci nage affolé
vers lu rive opposée, des colonnes entières de fourmis volantes s'élèvent
comme un minuscule nuage noir au milieu de la fumée bleue et retombent
asphyxiées dans le brasier.
Et je vois s'accomplir une œuvre de mort que j'aurais pu empêcher. Ce n'est
point que ma sensibilité soit émoussée au point de m'avoir rendue indifférente.
Au contraire, pendant cette destruction, alors que m'émeut la terreur folle de
ces animaux dangereux ou non, j'éprouve une pénible et indéfinissable impres-
sion. Mais un explorateur ne peut faire ni du sentiment ni de la psychologie,
il doit entretenir les lecteurs de ses relations de tous les incidents qui ont
marqué sa course aventureuse.
L'incendie est généralement limité par la ligne boisée de quelque ruisseau,
mais une étincelle suffit pour le propager.
(l'est surtout la nuit que le spectacle est vraiment grandiose et saisissant : le
brasier |)arait plus rouge, les flammes sont plus lumineuses sur le fond de
fumée gi'ise au milieu du ciel noir, immense feu de Bengale aux reflets
changeants.
Ces campos jouissent d'un climat exceptionnel pour l'Amérique équatoriale.
Le jour, la chaleiu- y est modérée par un vent presque continu, soufllaiil ilu
nord-est, balavant l'atmosphère, purifiant l'air. Je ne puis donner une moyenne
du maximum de chaleur diurne, .le suis toujours au milieu de la rivière, aux
heures de soleil, et mon temps étant limité, je ne puis faire installer ma lente
pour rester dans le campo les quelques jours <[ui seraient nécessaires à la
recherche de l'exacte température maxima à roml)re. Je puis dire toutefois
qu'ici, sous l'équateur, les chaleurs sont bien plus supportables que sous les
tropiques, ce qui ne s'explique que par 1 influence de la brise.
Les nuits sont fraîches, très fraîches, nous les trouvons même froides et nous
devons, pour dormir, nous envelopper dans nos couvertures de laine. Pendant
le temps que je suis restée dans le campo le minima du thermomètre m'a donné
une moyenne de 19 j.
La fréquence des |)luies est à signaler. Pour apprécier la quantité d'eau
vu V AGE AU eu MIN A. Ii9
qu'elles donnent dans ces régions, il faudrait un séjour plus long que celui qu'il
m'est permis d'y faire. Je puis dire, cependant, que nous n'avons pas eu deux
jours de suite sans pluie.
Ofliciellemenl, nous sommes en été. Ici, les saisons se distinguent les unes des
autres par l'humidité et les |)luies plus que par la température. Il v a tempéra-
ture haute toute l'année. l>a pluie vient toujours de l'est.
Maigre l'excellence de ces eampos personne n'auraitcerlainement eu l'idée de
pratiquer un chemin pour y arriver si un besoin impérieux ne s'en faisait sentir.
Tous les riverains de l'Amazone, d'Obidos à Almeirim, rêvent des Campos
geràcs de la Guyanne Ijrésilienne. En voici la raison :
Sur les bords de l'Amazone, il } a quelques campos avec un peu de bétail :
ce sont des campos bas, ancien lit de la rivière, ou des lacs desséchés l'été et
reparaissant l'hiNcr, dont la végétation luxuriante est toutefois de moindre
qualité. Arrive la crue de l'Amazone, tous ces campos sont recouverts par l'eau,
il ne reste que (juelqucs monticules, refuges insignifiants pour la quantité du
l)(-tail.
D'un autre côte, les fazcndeiros aniii/onicns, au lieu de s'inquiéter de savoir
si la (|uantite de bétail est en raison de l'étendue du campo, ne se préoccup(!nt
que d'un accroissement illimité de ce bétail et négligent ainsi une précaution
ca[)itale pour leurs intérêts.
Avec la crue arrive la famine; d'une fazentla florissante ravagée comme par
une violente épidémie il ne reste absolument rien. Un homme dans l'aisance
peut se voir ruiné en bien peu de temps, dans l'espace de quelques mois il perd
le fruit du travail de plusieurs années.
Dans l'état actuel des rives de l'Amazone, avec la crainte de l'énorme crue, il
ne faut pas songer à aménager ces terrains de formation récente et encore mal
consolidés : ce serait une grosse dépense pour un maigre résultat. Ces campos
sont bons l'été pour y laisser provisoirement le bétail en attendant son écoule-
ment sur le marché.
Pour la mise en rapport, pour l'utilisation de ces hauts campos, il est néces-
saire d'avoir un moyen facile d'y arriver. Ce système d'accession commode
n'est pas aisé à découvrir. La seule idée bonne est encore celle de M. Valentin
Couto : ouvrir un chemin (jui favorise le transit.
150 VOYAGE AU CUMINA.
Le Ciimînà eneombic de chutes et de sauts, impniliealjlc l'élé à cause de la
sécheresse, l'hiver à cause de l'impétuosité de ses eaux, doit être irrévoealde-
ment bauuie comme voie de trausporl.
Jj'Ariramba, luisseau d'une vingtaine de mètres de largeur, encombré
tl'arbres tombés et d'une profondeur insuffisante, même pour une petite
embarcation, doit être également écarté.
Le (luminà mirim n'est pas navigable avec ses barrages de canarana, il n'v
faut pas songer comme voie de communication.
Il faudrait donc trouver un port accessible aux vapeurs en toutes saisons et
qui soit en même temps le point le plus rapproché des campos. Les campos
doivent s'étendre plus au sud jusque vers les sources du Ciuruà, du Gurupatuba
et de l'Urubucuara. Mais je n'en ai que la conviction, j irai m'en assurer. Ce
sera le but de mon prochain voyage d'exploration.
î Pour un peuplement immédiat, l'avantage de ces campos est immense. Je
ne parle pas ici seulement de la beauté du paysage qui, pourtant, est à mon
avis un apport sérieux au point de vue de l'eflét produit sur le caractère,
l'activité et la santé de l'habitant; le soleil et la lumière réjouissent le C(eur' de
riiomme; je dirai encore que les travaux pour le dessèchement descampos bas,
vu les défrichements de la forêt \ ierge, sont la mort pour ini 1res grand nombre
d'immigrants, que même les indigènes n'éviteraient pas les lièvres de ces
régions insalubres.
Dans le cam[)0 haut, il n'y a rien à dessécher ni à défricher; l'air \ est sain,
la terre fertile, le ciel clément, le vent frais et léger assainit l'atmosphère et
développe l'activité plusique.
Je suis persuadée que des immigrants de race blanche peuvent peupler par
eux-mêmes, sans le secours du métissage, les Campos geràes du Haut Cuminà,
du Haut Paru, du Haut Murapi. Mais, comme il est bien admis qu'une race
quelconque, à moins de sacrifices énormes, ne peut être transplantée de son
milieu natal dans un autre où l'acclimatement lui est difficile, je me garderai
bien d'affirmer ma conviction. Je me contenterai de dire qu'au lieu de dédai-
gner la race indigène, il serait bon de s'en servir pour un [jcuplement qui
s'effectuerait relativement assez vite en utilisant les Indiens.
CHAPITRE XI
Lis Ivdii.ns Piixocotos — Arrivée cliez les Pianocotcis. — Le vieux lainouchi. — Le tainonclii
riini|ireii(l le ouayaiia. — Le déf^rad. — Moi seule ai le droit d'aller chez eUK. — L'alialis.
— Itonta-pacolo. — Los cases. — Les chiques. — Conversation du vieux tamouchi - —
Indiens déliants. — Cadeaux. — Départ. — Retour. — Cassavc et autres cadeaux. —
Caractèris physiques des Piânocotôs. — Vêtements, travaux, industrie. — Moralité. —
Religion. — Commerce. — Vocabulaire pianocotô. — LTtilisatioii possihlc des Indiens. — -
Alissions religieuses. — Métissage. — Avis de M. de Ounti'cfaces.
Apfès notre iniilile attente an campement de pêche et de chasse, lions
arrivons, comme je l'ai déjà dit', à la maloca Piànocoto.
De loin, nous apercevons an dégrad une dizaine de personnes d'ini l)eaii
ronge — le ronge roucou — regardant de notre côté. T.e vent nous
apporte le bruit de lenrs voix. Arrivés près dn port, nons ne voyons plus
(ju un seul individu, tous les antres ont dispai'u. Olui ((iii est resl('. le plus
courageux sans doute, s'assieti sur ses talons, se levé, cssave si la corde de
son arc est l)ien tendue, s'accroupit, se relève de nouveau, brandit son
casse-tèle de notre cùtt- et nous crie des paroles inintelligibles poui' nous.
Mes gens s'arrêtent de ramer. En voyant sa mimique menaçante, ils me
disent : « 11 ne veut pas que nous accostions. » Mon fameux guide,
Gnilhermo, tourne la proue dn canot du côté opposé tout en apostrophant
l'Indien : Giia^ gira. Qu'est-ce que cela peut bien signifier. Je le prie de
se taire et je lui commande d'aborder. Mes hommes me racontèrent plus tard
que j'avais mes yeux des mauvais jours, des yeux qu'ils connaissent bien et
auxquels ils ne désobéissent pas
1. Vciir Cli;i|)ilrc W, pages Si et i<i-i.
I.VJ VOYAGE AU CIMINA.
Le canot touche à peine à la rive que déjà je suis à terre près de l'Indien,
et, posant ma main sur son épaule, je lui dis :
« Coulé yepé.
— A'^a coulé », me répond-il en tremblant de Ions ses membres.
Je suis toute joyeuse, il comprend le ouayana, nous allons nous entendre.
Cet Indien est vieux, très vieux, ses cbeveux sont presque blancs, il v voit
Ires peu, il est jiresque sourd et il n'a j)lus de dents, ce (jue je ne sus que
plus lard lorsqu'il me l'eut montré. Pour vêtement, il a un vieux calembé qui
demande un remplaçant. Le roucou qui enduit le corps de tout Indien (jui se
respecte est enlevé par plaques et n'a pas été renouvelé. Avec son vieux corps
ridé aux chairs flasques, mon Piànocolô est d'une laideur repoussante.
Me voilà conversant avec lui. Ma j)cau blanche le siuprend énormément.
Il me demande si je suis Calavoua (Brésilien), je lui r(''|)nnds que je suis
Paracliichi Français). » Et toi. dis-jc, qui es-tu^ »
VOYACIE AU CUMINÀ. 155
Je le vois lever orgueilleusement l;i tète, redresser son corps, bonil)er la
poitrine, jeter les yeux de tous les côtés. Il me répond pompeusement :
« Moi, je suis le chef tles Piànocotos du Paru et de l'Imararâ. » Le chef
autocrate de toutes les Russies n'aurait pas dit avec plus de fierté : « Je suis
le Czar. » Je crois que mou Indien s'attendait à produire un certain eUVf ; il
Le l'iiîiiocolo <le la Pdaiiiia.
a ilù èlie cliocjué du sans gène avec lequel je me suis mis immédiatement a
l'appeler td/iioiichi taino (le vieuv chef).
Je devine que son intention est de me laisser au débarcadère sous le soleil
qui, à midi, chaufFe ardemment. Je lui propose d'aller dans sa maison où nous
serons mieux pour causer. Nouvelle difficulté. Dans leur maison on n'y va
pas. Puisque je suis un ami, il se décide à ouvrir sa porte, mais rien qu'à
moi, mes pcitos (serviteurs) devront rester au port. T^e port est une i-oche
plaie, sans ombre, jonchée de résidus de canne à sucre et de toutes sortes de
débris, de détritus de poisson en décomposition et de cassave en fermentation.
Une muiaille (barreira) de 4 î^ ' mètres à pic sépare ce très peu agréable et
loi VOYAGE AU CUMINA.
très peu propre port de l ahatis qui va en s'échelonnant jusqu'à mi-hauteur
d'une petite colline.
Pour gravir cette muraille, il faut comme un macaque monter ou plutôt
grimper six marches mal faites et glissantes. Une personne de petite taille ne
pourrait pas escalader celte forteresse. Au milieu de l'ahatis sont les maisons
dans lesquelles on me fait l'honneur de m'admettre.
.Te recommande bien à mes matelots de rester avec le canot, que le chef
leur défend de monter. C'est dans ces moments-là que je juge bien le degré
d'attachement que ma troupe a pour moi. Ils ne peuvent cacher ce qui se
passe en eux, leurs têtes sont consternées et désolées. Seul, Guilhermo rit de
son mauvais rire. Bonne âme! Stupide imbécile! qui ne réfléchit pas à ceci :
c'est que si les Indiens me tuent là-haut, il y passera lui aussi, car nous
sommes loin de tout secours, isolés du reste du monde, et la mort de l'un
entraîne fatalement la mort de tous.
J'escalade les marches avec le secours de la main du tamouchi. .Te suis sur
la forteresse, dans l'abatis.
L'abatis est petit et mal entretenu : un jxu de manioc, de la canne à sucre,
des piments, des bananes, des patates, des ignames, des giraumons et du
roucou, de tout un peu, mais si peu!
Derrière les pieds de bananiers, je vois des corps, rouges de roucou,
qui cherchent à se dissimulei-, ils se cachent dans l'abatis. .le caresse
instinctivement le manche de mon couteau-poignard et je bénis en mon
cœur les couteliers du Ceara qui trempent si bien l'acier. En cas de danger,
j'ai à ma disposition une arme sûre et meurtrière.
Je marclie avant l'air de ne rien remarquer. Je passe devant une construction
circulaire à toiture conique tombant jusqu'à terre et hermétiquement fermée.
Je m'arrête, l'Indien me tire par le bras, il ne veut pas que j'entre là-dedans.
Si je ne savais pas ce que c'est que cet éteignoir, je persisterais dans l'idée
d'v pénétrer. Mais, j'ai intérêt à rester en bons termes avec le tamouchi et je
continue à marcher en lui disant : « Itouta-pacolo. » Il rit et sa bouche
entr'ouverte me laisse entrevoir de petites malpropretés noires qui couronnent
ses gencives , autrefois cela a pu être des dents. Nous arrivons entin à
l'itouta-pacolo, la maison de nuit des ouayanas.
VOYAGE AU CUMINA. 155
La situation n'est point banale. Un chercheui' tle sensations qui se
trouverait à ma place analyserait difficilement ses peu délicieuses impressions;
il ne pourrait empêcher un certain froid intense qui, prenant à la racine des
cheveux, suit tout le corps et va descendant lentement jusqu'à la pointe des
pieds.
Malgré tout mon courage, j'éprouve, en suivant le vieil Indien, une émotion
très intense. La sensation de la mort peut-être prochaine me fait soudain
évoquei" mille pensées : la tâche à accomplir qui forcément resterait inachevée,
les miens qui, là-bas dans un petit coin de la France, pensent souvent à moi
et que je ne reverrai plus.
.le m'arrête devant deux petites constructions. Dans la plus grande, je
compte cinq foyers, et, dans la plus petite, trois seulement, ce qui me fait
supposer huit ménages. Ces deux carbets^ ouverts à tous les vents, prennent
dans la bouche du tamouchi ime importance énorme et quand il me dit avec
emphase : « I-paralo » (mes maisons), je n'ai qu'à m'incliner.
Ces deux carbets sont si sales que je ne sais où poser les pieds. Pour
s'asseoir, il n'y a qu'un bois non équarri de 3 à 4 mètres de longueiu'; je
cherche des yeux, mais inutilement, im petit banc ou nue natte; il règne ici
une incrovable incurie.
Les poteaux qui soutiennent les carbets sont en ])ois durs, les toitures sont
bien faites avec des feuilles d'ubims ; sur les traverses des roseaux à flèches,
attendant leur utilisation, il y a deux régimes de bananes, un paquet de rou-
cou sec, un panier indien contenant des perles bleues et des boutons de porce-
laine blancs et rouges, un peigne à poux de fabrication indienne, le quart d'un
miroir ; par terre gisent deux marmites renversées et une conc/i (d'inaja) ayant
contenu du tapioca.
Mais ce que jamais de ma vie je n'avais vu et ce qu'il est difficile de s'imagi-
ner, c'est le nombre incalculable de puces qu'il y a là-dedans, toutes les variétés
de ces insectes incommodes se sont donné rendez-vous en ce lieu, depuis les
moins gênantes jusqu'aux pénétrantes chiques de l'Amérique équatoriale. La
terre disparaît sous ces parasites d'une belle couleur marron qui attendent la
visite de jambes complaisantes pour prendre une nourriture confortable. Alors
elles s'installent dans la chair même, mordent, sucent avec avidité le ])auvrc
I.'.c, VOYAGE AU CUMIN A.
sang Immain. Malgré l'excellent bain que je pris en sortant de ehez ces Indiens,
sans une énergique friction à l'eau de Cologne, je me serais difficilement débar-
rassée de leurs maudites puces.
Je passe bravement sur quelques petits inconvénients d'odeurs et de malpro-
pretés, inconvénients qui ne paraissent pas du tout incommoder mon tamou-
chi. Je m'assieds à côté de lui et nous causons en ouayana. Voici à peu près le
résumé de notre conversation :
« Où vas-tu? me demande-t-il.
— Je vais voir les campos.
— Comment? Tu ne viens pas pour faire du commerce avec nous ? Tu n'as
rien dans ton canot ?
— Dans mon canot, j'ai des haches, des sabres, des clous, des peignes, des
miroirs, des perles et des hameçons.
— lit nous, nous n'avons rien, dit le vieux d'un air triste. Nous avons
donné aux Roucouvennes nos chiens et nos hamacs. Tu sais, les Mécoras
(nègres) veulent beaucoup de chiens et beaucoup de hamacs pour une hache,
alors les Roucouyennes demandent tous nos chiens et nos hamacs. Moi je suis
vieux, je ne fais plus le voyage, j'avais beaucoup de fils, l'autre hiver ils sont
morts, à présent ceux qui me restent ne savent pas le commerce. Nous avons
encore des chiens, mais ils sont petits, si tu les veux comme cela, nous te les
donnerons. I^es femmes travaillent le coton, mais nous n'avons pas de hamacs,
Donne-moi des sabres et des haches. Je te payerai quand lu reviendras, alors
les hamacs seront prêts.
Je ne veux pas les chiens, lu peux les garder, un liamac m'aurait fait
plaisir, mais puisque tu n'en a pas, cela ne fait rien. Le tamouchi îles Calaonyas
m'envoie seulement pour te faire des cadeaux et savoir ce que tu veux. Mais tu
n'as pas de femmes, ni d'enfonts. Ou sont tes femmes?
Mes femmes sont dans les antres maisons, Icjin, très loin d'ici. Mais est-
ce que tu veux des femmes ? ..
Et il attend ma réponse anxieusement. Il n'est pas rassuré, il se souvient des
nègres de la Poanna'.
I. \()ii- Chapilie \ lit, p.igf- Ii8. 11(1 ft iw, et Cliai)ili<' \I1, |i;isi' 17 i.
VOYACE AIT CUMINÂ. 157
c< Non, je ne veux pas de femmes, je désirerais seulement les voir. Tu peux
me les montrer en toute sécurité, moi-même, je suis une femme. >
Et le vieil Indien me regarde d'un air incrédule, .le comprends sa surprise.
Oui ne serait étonné de voir sous ces latitudes une femme parcourir un pays
inconnu? N'aurais-je pas été la première à protester et à nier si, à l'âge des
illusions et des rêves dorés, quelqu'un m'eût prédit que, dix ans plus tard, j'in-
terviewerais, dans les régions désertes du Para, un vieux chef Piânocolô, sale et
nu, à demi-sauvage et barbare; qu'au lieu d'en être terriblement elTrayée, j'y
trouverais un certain plaisir; qu'une utile curiosité d'explorateur me pousse-
rait à étudier les mœurs et les habitudes de sa tribu?
J'ai parlé de femmes, sa confiance est partie, il tient absolument a ce que
nous descendions vile à mon canot pour voir ce que je lui apporte.
Et c'est toujours la même chose, même en pays indien. Partout il faut don-
ner pour être le bienvenu Un cadeau touche davantage le c(rur humain qu'une
bonne parole parlant de l'àmc.
Nous allons au canot. Sur notre route, j'aperçois des Intliens gardant le pas-
sage, ils sont armés d'arcs prêts à lancci'des flèches empoisonnées au curare. Je
me tourne vers le tamouchi et je lui dis: « Ce n'est |)as bien. » El fâchée,
j'appelle un des miens pour m'aider à descendre.
l>e vieux me suit, il veut voir les haches, les sabres.
Je lui parle ainsi :
« Non, tu n'auras rien, parce que tu n'es pas bon. J'arrive chez toi en amie
et lu fais préparer des armes mortelles. Tes flèches ne me font pas peur, les
ouayanas m'ont donné un remède pour guérir du ciuare ; et si moi je faisais
sortir m(>s fusils, mes excellents fusils qui sont toujours armés, que t'arrive-
rait-il? Tiens, regarde mon poignard qui, lui aussi, est empoisonné, vois
encore un petit fusil, là, dans ma poche, que peux-tu faire avec tes flèches? »
Je me fais apporter mon Winchester et je tire les seize balles les unes aj)rès
les autres.
Le tamouchi est tout tremblant, mais il me flil une chose juste :
« Tu viens chez moi avec tes serviteurs, je ne te connais pas. Les nègres
étaient amis avec les Piànocotôs de la Poanna et ils les ont tués par traîtrise.
Je ne sais point si tu ne viens pas pour tuer les Indiens fin Pariï. »
lôS VOYAflE AU CIMINÀ.
Il a raison ce vieux, j'ai eu tort de me fàchei". Je fais soitir les haches,
les sabres, les perles, etc. Je lui donne une hache, un couteau, des perles,
des hameçons, un peigne et un miroir. Il me demande ce que je désire
en échange. Je lui réponds que je ne veux rien, que je liens surtout à lui mon-
trer que je suis son amie. Alors, il s'approche de moi, me prend par la main,
me passe en revue et m'examine attentivement. Mes cheveux lisses et longs
comme les siens, lui font voir en moi une amie des Piànocolôs ; les nègres ont
les cheveux courts et frisés, il les considère comme des ennemis.
Il ouvre ma veste, ma chemise l'étonné. Pensez donc, je porte deux che-
mises, lui n'en a pas du. tout et ne sovez pas surpris de son étonnement. Il veut
prendre mon poignard, mais sa main frôle un sein de femme, il la retire, ferme
ma veste et me dit d'un air tout hète : ■ Mnmai/i'.
— Na ycpi\ yoH tamnuchi-oli, ynu coiini. ■> Oui, ami, je suis une femme-
chef, je suis une vieille femme.)
Ce n'est que maintenant, alors qu'il a la certitude que je suis une femme, que
la confiance lui revient. Une femme inconnue inspire confiance à un sauvage
et les civilisés nous disent per/i des comme fonde.
« Mamaye, donne-moi une chemise pour mes bras et une autre j)our mes
jambes. Mamave, donne-moi un chapeau. Mamaye, donne-moi du sel. »
Je donne un de mes pantalons, une de mes chemises et mes hommes l'ha-
billent. Ce vieil Indien a l'air dètre costumé en bicycliste, il est désopilant à
voir. Je lui donne aussi du sel qu'il mange avec un morceau de cassave.
Les autres Indiens, ceux qui étaient de garde au haut de la muraille, voient
mes présents, oïdilient leur consigne, et les voilà Ions autour de moi : « Ma-
mave, je veux des perles pour mes femmes.... Mamaye, je veux un couteau
Mamave, je veux un miroir » Je ne sais plus à qui répondre, iisparlent tous
à la fois.
Un tout jeune, d'une vingtaine d'années, me regarde avec des yeux sup-
pliants : " Mamave, des perles pour ma femme, un miroir pour elle, w Ce doit
être un nouveau marié, et je fais un heureux, je lui donne des perles, un mi-
roir, un peigne. Il part en courant et je ne le revois plus.
Un autre arrive : « Mamaye, moi, j'ai deux femmes. » Il faut donc que je
double le cadeau.
VOYAGE AU CUMI.NA. I.V.i
J'ai coiitenlé les cinq Piànocotôs qui se sont présentés. « Maintenant, tlis-je
au tamouehi, que j'ai distribué mes présents, lu vas me donner de la canne à
sucre et des bananes. » H envoie aussitôt couper la canne et les bananes
demandées.
Le tamouehi est devenu bavard, il m'apprend que la rivière va très loin, qu'à
la source il v a des Indiens, que ce ne sont pas des Piànocol<)s, mais qu'ils sont
.bons comme eux; <ju'il ne faut pas aller dans leMurapi, car il y a des Cwae-
MKS [Indiens brdbos).
Il ajoute que la rivière va toujours dans le eampo, que celui-ei s'étend loin,
très loin dans le sud. Quand il était jeune et que les Piànocotôs allaient chez les
Houcouyennes, ils remontaient par une rivière (jui est en amont des caclioeiras,
sur la rive gauche [igarapc des Rouroiiijennes), puis ils marchaient un peu et
ils étaient cliez les Roucouyennes. Maintenant, les Piànocotôs vont par le
campo et ils dorment beaucoup en chemin.
« Les Piânoeolfis de la Poanna sont iïtehés avec tes serviteurs, dit-il en ter-
minant, parce (ju'ils sont nègres, il ne faut pas v aller, ils les tueiaient. >
La canne à sucre et les bananes étant arrivées, je prends congé de mon hôte :
« Quand je reviendrai du campo [jour aller chez moi, j'aurai l)esoin de cas-
save. Fais-moi de la cassave, je te pa\erai avec des couteaux et des sabres. »
C'est entendu, j'amaidc la cassave fraîche dans quatre ou cinq jouis, lorsque
je ilescendrai.
Les quatre ou cinq jours furent seize jours. D'aussi loin que les Indiens me
voient, ils m'appellent. Quand j'accoste, le tamouehi me crie : " Je erovaisque
tu étais partie sans que nous le voyions, que tu ne voulais plus commercer
avec nous. »
La cassave est là, il y en a beaucoup, il y a aussi des bananes, des patates,
des piments; je prends, je paye en sabres et en couteaux. J'achète des arcs,
des flèches, j achète même des flèches empoisonnées au curare. Ils m'apportent
tout ce qu'ils peuvent imaginer, ils veulent que j'emporte du roucou dans une
marmite en terre d'une propreté douteuse, ils me comblent de tout ce qu'ils
croient de nature à me faire plaisir, ils me donnent de l'omani' que, bien
I. Omani. boisson faite de cassave que les femmes ont piéalablemenl màeliée et ((uou a laissé
fermenter.
I(i(l
VOYAGE AU CU.MINA.
enteiulii, je ne Ijois pas, puis du cacliiri de tapioca que j'acceple, mais auquel
je me garde bieu de loucher. Aussi, les liameçoiis que je me vois forcée de dis-
tribuer avec profusion diminuent d'une façon inquiétante.
Pendant que je cause avec les autres Indiens, le tamouclii me vole des liame-
çous. .le le prends sur le fail, je lui saisis la main au moment oii il la retire de la
boite : « IdiHoinhi-tdiuo^ c'est pas bon. »
Et lui, larmoyant : « Mamiiye, mamaye, j'ai besoin d'hameçons pour prendre
Pi;iiioi:ol(i vw factiuii.
du poisson, tu vois, je suis vieux, je n'ai plus de dents, tiens, regarde, donne-
moi des hameçons pour rien, donne-moi une ligne pour rien. »
Et je donne hameçons et ligne pour rien. Les autres arrivent, il faut les con-
tenter tous.
« Quand reviendras-tu?
— Dans quatre lunes, je serai chez les Indiens de l'autre rivière, la rivière
qui est là, à l'est.
— Nous irons là-l)as dans quatre lunes; tu nous apporteras beaucoup de
VOYAGE AU CUMINA. I'-I
haches, de sabres, de coiUeau\, des camisas,' beaucoup de perles, les femmes
travaillent beaucoup, elles aiment les perles, elles font des hamacs et donnent
à manger aux chiens. Nous t'apporterons des hamacs et des chiens. -
Et je m'en vais, laissant de la joie, infiniment de joie derrière moi, chez ces
Indiens. Jls ont tant de couteaux, de haches, de sabres, de peignes, de miroirs,
de perles, de ciseaux, de bobines de fil, de boutons, d'aiguilles, d'(i)ingles el
Diuis [il l'oiiiiiia. — LJbas piiiiiocoKis,
d'hameçons, que je doute fort de les trouver au CAUuà. Ils n'ont donne en
échange ni chiens ni hamacs, aussi ont-ils fait d'excellentes all'aires avec moi.
Je suis persuadée qu'ils pensent ainsi et qu'en ce moment leur conversation
|)Ourrait se résumer de la sorte : " Cette Parichichi est l)ète, mais nous, les
bidiens, nous savons faire du commerce. »
Et ce soir, il y aiua grand cachiri dans la maloca piànocotô.
Les Piànocotos sont de taille mo\enne, bien proportionnés.
liCurs che\eu\ très noirs, gras et raides, sont rabattus du sommet tout autour
l6tJ VOYAGE AU CUMIN A.
de la léle; ils sont coupés sur le front, de manière à bien dégager les yeux, ils
retombent un peu plus longs sur les oreilles, et, derrière, ils sont laissés dans
toute leur longueur.
Leurs veux sont très légèrement obliques, ils s'épilent soigneusement les
sourcils.
La peau est jaune très clair, là où le roucou est enlevé.
Ils ne sont point tatoués comme les Indiens du sud de l'Amazoïu'. Comme
ornement, ils ont tout simplement une ligne longitudinale au génipa, allant du
liant du front à la pointe du nez, une autre, transversale, au-dessus des sourcils,
et des rayures sur les bras. Ces dernières sont faites avec une grille de tigre et
ne sont portées que par les coquets, ceux qui veulent plaire.
Ils ont tous les oreilles percées, les uns n'y suspendent rien, certains y portent
une dent d'agouti avec une perle bleue, les autres les parent de deux plaques
rondes qui cachent tout le lobe de loreille.
Le vêtement national se compose d'un calembé retenu par une cordelette de
coton qui ceint les reins et vient s'atlacher au-dessous du nombril; le calembé
est un petit morceau d'élollede coton tissé à la maloca, il s'attache derrière par
un nœud, j)asse entre les deux fesses et vient retomber devant leur sexe.
Je n'ai vu que deux calembés passables, les autres sont sales et troués, trop
petits, ils ne peuvent pas s'atlacher derrière, ils sont tout uniment posés devant
sur la cordelette, aussi glissent-ils avec une facilité étonnante. Au moindre
mouvement, le calembé est de travers, soit à droite, soit à gauche. 11 est rare-
ment à la place qu'il doit occuper.
Des jarretières de coton complètent le costume des Indiens, leur tiescendcnl
en franges jusqu'à mi-jambes. Des bracelets, également de colon, entourent
l'un l'avant-bras droit, l'autre le poignet gauche. Quelques-uns des Piânocotos
ont un collier de petites perles de diverses couleurs faisant plusieurs fois le tour
du cou; tous ont un couteau, qu'ils portent derrière, passé dans la cordelette.
Ils sont chasseurs et pécheurs; selon que la chance les fiworise ou non, îl y a
chez eux abondance ou disette, car ils ne se préoccupent guère du lendemain.
Ils chassent tous les singes : le couata, le couchiou, le macaque prego et le
singe rouge; ils font aussi une guerre acharnée au tapir : les ilèches pour la
chasse sont empoisonnées au curare.
VOYAGE AU CUMINA. Ifiô
Ils flèchent également le poisson, mais alors la pointe de lenr arme est faite
avec des os de macaque et non empoisonnée. Ils ont peu d'hameçons; ces
derniers, très petits du reste, leur viennent des Bonis de la Guyane française.
Ils se servent de beaucoup d'herbes cjui enivrent le poisson de la rivière, tels
sont le timbo, le counani et le halili.
Leurs maisons sont petites et sales, leurs carbets de chasse ne serviraient pas
à nos chiens : ce sont deu\ feuilles de palmier suspendues sur trois pieux, il y
pleut presque autant que dehors.
Les trois abatis que j'ai vus sont petits et mal coupés, il ne seml)le pas v en
avoir beaucoup dans ces régions.
Les sentiers, tant de chasse que d'abalis, n'ont de sentier que le nom; c'est
généreusement que nous le leur octroyons, lis consistent en une branche
tordue, des feuilles froissées, une entaille dans un arbre, mais point ou très
peu de sabrage : il faut être sauvage soi-même pour se reconnaître dans ces
dédales de voies presque impraticables.
Leur industrie est rudimentaire mais elle existe.
I>es hommes font leurs flèches avec le roseau {cniuia biriho) et avec le
lacouari; la pointe de la flèche est en os ou en bois de laboca {bambou)^ la
flèche elle-même est bien travaillée, mais pas très forte, elle se brise avec une
grande facilité. Leurs arcs sont en bois violet et en balate. Ils tressent des
paniers avec la paille de toucoum, des souffle-feux en paille de maripa; ils font
des casse-tète dans des arcabas de divers bois durs; poiu' mettre leurs petites
flèches au curare, ils fabriquent des tubes en bambou.
Ils construisent leurs pirogues avec l'écorce du jutahv et ne savent ni ne
veulent se donner la peine d'employer le bois. Ils favorisent ainsi l'isolement
dans lequel ils vivent. Leurs pirogues sont impropres à la navigation et se
brisent au moindre choc. Leurs rames sont petites, sans ornements, sans
dessins.
Les femmes filent le coton et font des hamacs en filet, je n'en ai pas vu un
seul qui soit en étofie pleinement tissée. Elles font aussi des tangues perlées,
des ealembés, des bracelets et des jarretières de coton, un peu de poterie mais
très peu. Elles ne se servent que de marmites rares, petites et mal travaillées,
sortes de couis seulement séchés, mais point cuits, dans lesquels elles mettent
l'ii VOYACE AU CUMIXÂ.
l'eau. Kilos ne savent |)()int faire le eonae (la f(irinh<t)\ par eonlrc, elles prépa-
rent (le la cassave excellente, du tapioca, du cacliiri, de l'oniani.
JJans la basse-cour, il n'y a que des cliiens, mais il y en a beaucoup. Quand
je demande à acbeler une poule ou des œufs, les Indiens me montrent tout ce
qu'ils ont : deux petites poules blanches et un coq blanc également, mais ils
ne peuvent s'en défaire, car ils les élèvent pom- les phnnes dont ils se parent
dans les grandes occasions.
,Ie ne sais rien de leur moralité, il me fiuidrait vivre un peu chez eux. Cela
satisferait ma légitime curiosité. Je serais heureuse de compléter mes éludes
sur leurs mœurs, mais je n'en ai ni le temps ni les moyens. Mon programme
est tracé et mes jours sont comptés. Deux semaines dans la maloca m'auraient
sûrement appris bien des choses.
Ce n'est pas en faisant trop rapidement un voyage dans une contrée que
l'on peut donner des documents nombreux et positifs sur le pays et sur les
habitants, il faut séjourner partout où il y a des agglomérations, étudier les
habitudes des populations, apprendre ou du moins comprendre la langue,
assez pour en rapporter des indices suffisants. Alors, le voyage aurait un
résultat sérieux et il serait plus facile d'arrêter le svstème de colonisation à
adopter, celui qui s'adapterait le mieux aux coutumes des indigènes.
Ont-ils une religion? Sont-ils indifFérenis? J'avoue que je ne sais rien de
précis à ce sujet et je suppose que, comme tous les primitifs, ils doivent craindre
la force ou la puissance, ce qui extérieurement parait les dominer.
Je sais, toutefois, qu'ils croient en Yoloc. Yoloc est un esprit généralement
malfaisant. Quand un Indien est malade, c'est qu'il a un voloc dans le corps.
Pour le guérir, il faut que le yoloc du Piàye ' enseigne un remède à ce dernier,
l'endanl le peu de temps que je reste avec les Indiens, je les vois s'approcher
très près de moi, faisant le tour de mes vêtements, découvrant mon chrono-
mètre, le tournant en tous sens, écoutant son tic-tac, en riant. Chacun à son
toui- veut le toucher, le retourner, le secouer. Cela menace de devenir dange-
reux poiu' cet inslrumenl dont je ne puis me dispenser. Il me vient une inspi-
ration et je dis à mes sauvages : « I-voloc, mon voloc. « Le vieux tamouchi,
I. /'(»)(, ini'di'ciii siii'i-i(.T indien.
VOYAGE AU eu MINA. I(")5
It'l un jeune homme, fait un liond en arrière, les autres se reculent précipi-
tamment.
Le trafic des Piànocotôs se fait exclusivement avec les Roucouyennes du
Paru. I>es Roucouyennes reçoivent leurs marchandises des Mëcoras [Nègres
Bonis) du Maroni. Ou les Bonis viennent chez les Ouayanas du Yary ou les
Ouayanas vont à (lotti'ia dans le Maroni. I^es Ouavanas du Yary vendent aux
Roucouyennes du Paru, les Roucouvennes aux Piânocotcis et les Piânocotos
aux Indiens de la Poanna. Qu'on s'imagine ce que peut coûter une hache ou
un sahre déjà tarifés à loo pour loo de bénéfice par les Bonis, quand ces
objets arrivent entre les mains des Piânocotos de la Poanna.
Ces derniers parlent le ouavana avec moi, mais il doit certainement y avoir
une différence entre leur langage piânocotô et celui des Ouavanas.
Je transcris ici le peu de mots que j'ai pu prendre et retenir en les entendant
parler entre eux. Cela a été difficile, car dès qu'ils me voyaient écrire ils s'arrê-
taient de causer. — Je conserve l'ordre établi par Henri Coudreau dans ses
vocabulaires, ])lan si précieux que je ne puis comprendre un dialecte indien
que sous cette forme.
ÉLÉMENTS
Soleil ïchitchi.
l.une Nouneii.
Nuit Coco.
Pluie Ciipeu.
Pierre 'lepou.
Savane Oiia.
Forêt tlou.
Eau Touna.
Sel Saoutou.
Saut Turune.
Ile Alimenta.
l AMILLE
Homme Okiri.
Femme Oii.
Petit enfant Caiiii.
166 VOYAGE AU CUMINA.
Vieux Tamo.
Vicillo Couni.
Mère Al.imaye.
Père Papaye.
Frère Yacone.
Sœur Taclii.
Ami Yépé.
Un noir Mécoro.
Un Bresilinn Calayoua.
Chef ïaniourlii.
Paix Coulé.
Esprit nialfaisanl Yolor.
Paiement Épetpeu.
PARTIES DU CORPS
Cheveux Poutai)ali.
CgJil Gnanourou.
Nez Younaii.
Dent Youtali.
Main , Yanali.
ALIMENTATION
Poisson Caa.
Hameçon Oca et aussi Yanto.
Canot Canaoua.
Manioc Ourou.
Cassave Ourou.
Tapioca Coutouli.
Diverses Jjoissons Cachiri, oraani.
HABITATION
Maison Pacolo.
Maison de nuit Itouta-Pacolo.
Boucan Yara.
Platine Orinat.
Arc P-Mvn.
Flèche Piréou.
VOYAGE AU CUMINA
Curare Oiirari.
Tabac Tamoui.
MARCHANDISES
Aiguille Acouxa.
Couteau Maria.
Hache Ouioui.
Fusil Aracabousa.
Miroir Aroua.
Peigne Pacatépeu.
Perle Cahourou.
QUADRUPÈDES
chien Caicouclii.
Cochon marron Pakira.
Singe rouge Alouata.
Capiouara Aloucolé.
Tapir Maîpouri.
Tigre Caicoii.
Couala Couata.
OISEAUX
Poule Couraclii.
Œuf Poumo.
Hocco Ouac.
Ramier Ouarami.
POISSONS
Poisson Caa.
Trahira Ayraara.
Pacou Pacou.
Sourouhi . . Sourouï.
Counani Counani.
1(17
I6P
VOYAGE AU CUMINA.
PLANTES
C;inne à siui'o
Cotonnier . .
Igname . . .
Bâta te. . . .
Maïs
Koucou . . .
Banane
Haririit
Piment
Première personne
Deuxième personne
Oui. . .
Non . . .
Bcaii(nu|)
Un peu .
Bon. .
Mauvais
Facile .
Pas làcl
Petit .
Acheter
Donner
Je veux lioiie. . .
Vouloir
Je veux des perles
Mourir
Pai'Ier piànocoti) .
Acicarou.
Maourou.
Napeucpic.
Napi.
Enâye.
Onolc.
FRLUTS
Parourou.
Coumata.
A,|,i.
PRONOMS
You.
Amoré.
AUVKHBKS
Na.
Oua.
Apoye.
Poi(|ue.
ADJECTIFS
Iroupa.
Iroupa oua.
Ipoquéré.
Ipo(|uéré oua.
Apsique.
VERBES
Tépécaté.
Téi)écati.
Sénéli issé.
Issé.
You issé caliourou.
Manoumé.
Omilc ])i;iiiocot('>.
VOYAGE AU CUMINA.
Kiil
Ces mots sont les seuls que j':ii pu saisir et relever, je m'applique a
les rapporter aussi fidèlemenl qu'il m'est possible.
Cliieo avec son demie
D'après la tliéorie du savant anglais Yuni> qui admet que huit mois communs
dans (lêu\ langues établissent la certitude que ces langues sont de la
13;iiragc daus le Curainâ Mil
même famille, je [mis avancer, sans craindre de me tromper, que ces
Piànocot(')S sont fie la famille caraïbe : Caraïbes bien dégénérés.
17(1 VOYAGE AU CUMINÀ.
Si je laissais parler mon cœur, je dirais : ces Indiens étant nécessairement
destinés, d'après la loi de l'évolution du genre humain, à disparaître dans ini
délai assez restreint, ne leiu" imposons pas le métissage, laissons-les s'éteindre
sans les troubler.
Pour eux la terre est bonne, ils sont à I âge d'or, ils n'ont pas d'ennuis, pas
de chagrins, pas d'envies, pas de jalousies. Quand, sous prétexte de civilisation,
on viendra violer le sol de cette maloca, aujourd'hui si tranquille, adieu la
félicité dont ils jouissent; nous leur enseignerons des passions, donc des dou-
leurs, qui leur sont inconnues. A quoi bon leur apporter des larmes?
Pauvre vieux tamouchi qui tremble à mon approche, tu as bien raison ; la
civilisation donnera l^eaucoiip plus de bien-être aux gens de ta tribu, ils habi-
teront un grand village, ils seront vêtus, ils n'auront plus peur de montrer leurs
femmes aux étrangers, et ils seront beaucoup plus malheureux. Vieux tamouchi,
je m'y connais en souffrances de toutes sortes, je puis t'assurer que la misère
matérielle n'est rien, les misères du cœur seules comptent, et celles-là tu ne les
connais pas.
Mais les sentiments n'ont que faire ici. I.a civilisation réclame ses droits, je
dois me rappeler que je suis explorateur et que mon exploration dans ces
régions désertes du Para ne comporte pas l'article sentiment, que cette explora-
tion doit être même « moins azimulh et moins muséum » qu'utilitaire et
pratique.
Donc, j'ai vu les Indiens Piânocolos. Mais à quoi cela peut-il servir si main-
tenant qu'on sait qu'ils sont installés dans le Haut Cuminà, on ne cherche pas
a les utiliser ou si on les utilise mal?
Ils ne sont pas nombreux, c'est certain. Mais, dans un pays où il n'y a
personne, c'est encore un apport sérieux.
J>es Piânocolos habitent :
Le Rio Parii du Cuminâ.
T/igarapé Imararà.
L'igarapé Poanna.
Les Pauxis habitent :
L'igarapé d'Agua Fria.
Jj'igarapé Pcnécura.
VOYAGE AU CUMINA. 17 1
Le Rio Acapù.
Je ne puis donner aucune statistique de la po|)ulation Piànocoto. Si j'en juge
par le nombre des pirogues, celles de l'igarapé Poanna étant plus nomljreuses
qu'ailleurs^ accusent une agglomération plus grande. Au Parii, je n'ai vu que
trois pirogues dont une appartenait à un Piànocoto de la Poanna en
visite.
Dans l'igarapé Poanna, j'en ai compté jusqu'à onze et encore ne suis-jc pas
allée jusqu'au bout; des traces laissées partout en font deviner un plus grand
nombre.
Trompés par les Nègres, ces Indiens se retirent un peu plus loin dans lein-
impénétrable désert, ils deviennent de plus en {)lus tristes et défiants. Ils n'ont
aucune initiative, c'est à se demander si leur intelligence est perfectible.
Ne connaissant pas le bien-être, n'ayant pas ce désir du mieux qui pousse
l'homme à travailler davantage, les Indiens sont inca|)ables de s'élever par
eux-mêmes au-dessus de l'état demi-sauvage dans lequel ils vivent en ce
moment : le métissage, même avec une race inférieure, serait un très grand
progrès.
Malgré cela, il serait très malheureux [)oiu" la civilisation qu'il arrivât chez
ce peuple primitif ces métis-usuriers exerçant le petit commerce dans le l)as des
rivières : commerce éhonlé, dont les Mœurs coniincrcidies de Spencer ne
peuvent point donner la moindre idée. Ce serait le plus puissant moyen de
démoralisation. Quelques métis, méritant ia prison, s'enrichiraient peut-être,
mais les Indiens s'abrutiraient el tlisparaitraicnt.
Penser à des commerçants, à des administrateurs, à des colons pour changer
ces sauvages en civilisés, serait une utopie.
Pour faciliter le contact entre les futurs colons et les Indiens actuels, il faut
une phase transitoire. Une initiative habile et pleine de-sollicitude les amènera
doucement à la civilisation et ce n'est qu'avec les missionnaires religieux qu'on
arrivera à faire quelque chose de ces grands enflints.
Je sais que les missions religieuses ne sont plus à la mode. Pourtant, mon
avis est que c'est le seul moyen à employer; l'idée sera trouvée excellente si
l'on veut bien se rappeler ce qu'ont fait les Pères partout où ils se sont établis :
au Paraguay, à l'Orénoque, en Californie, au Canada.
172 VOYAdE AU CUMIXA.
Si ces liitliens sont un apport appréciable comme quantité, le seront-ils
comme qualité? T^eui' eontingeut de production vaudra-t-il la dépense qui sera
faite j)Our eu\?
L'Indien n'est pas travailleur et pourquoi \v serait-il? Il vil de peu, se con-
tente de rien, et il fournira toujours nue (|uaiititc de tra\ail supciieure à sa
Le Cuiiiiiui Mirim.
consommation. Il est ifune lumieur variable et inconstante, mais il est obéis-
sant, soumis et facile à domestiquer.
Je ne veux point dire cjue l'Indien, adulte au moment ou se fonde une
mission, deviendra laborieux par ce seul l'ail, cl qu'il francliira tl'un seul bond
les étapes de civilisation que nos ancêtres ont mis des ilizaines de siècles à par-
courii'; eerlainemcnl non, il se jjourra même qu'au début la civilisation ait peu
de prise sur lui, mais les plus jeunes seront faciles a instruire et ils seront pré-
cieux |)our l'acclimatement de la race blanclie par le métissage avec la race
indienne ; leur sang avant acquis une indubitable impunité au prix des sacrifices
subis par leuis ancêtres, les colons profileront de celle immunité relative en
VOYAGE AU CUMIXA. l'ô
s'unissant à eu\. Pour le mélissaj^e, je ne parle que tie la race l)laiiciie, car je ne
vois pas bien ce que peut valoir le métis il un mercanli et d'un sau\age amé-
ricain, ou dun sauvage américain et de ce « terme inférieur » <jui s'appelle
Mucambeiro.
T^e croisement de la race hiaiiclie avec les Indiens ne peut donner (pie des
résultats satisfaisants : que ce soit |)our e\|)lorer les plateaux intéiieurs ou pour
pénétrer l'Iiostile forêt vierge, il n'y a que les mameioucos qui peuvent [irèter
avec utilité le secours de leurs J)ras et de leur intelligence.
Je ne puis mieux conclure (pi'eii citant ces quelques lignes de Couto de
Magalliaes, ex-j)résident du Para :
c< Les lils du sol, liabitués à la vie demi-bari)are, sont les essentiels éléments
de la victoire; dans la liille [jacifiipie, mais tenace, de l'elaboiation de la
j-icbesse d'un peuple, ils sont les éléments indispensables du succès, il ne s agit
pas seulement de la conquête du sol, il s'agit aussi et surtout des milliers de
bras acclimatés, les seuls qui puissent ouvrir piom[)tement la voie. Si les colons
européens nous sont nécessaires, les colons indiens nous le sont bien davan-
tage ; car, ainsi que nous le dit la grande France, par la voie éloquente de
M. de Qualrefages, aucune race n'est aussi avantageuse au Brésil comme
élément de travail que la race du blanc acclimatée par le sang de rindigeiie. »
CHAPITRE XII
LES MUCAMBEIROS
Les Mucambeiros. — ■ Exode des Mucambeiros. — Statistique. — Pages. — Cai-actères
moraux des Mucambeiros. — Urgeuce à veiller sur eux. — Les miues d'oi-. — Histoire
d'Horace le Cayeuuais. — Tentatiou. — Castanlia. — Coi)abu. — Balata. — Quirii|uiua.
— Caoutchouc iuférieur. — Surmenage. — Conclusion.
T.es Mucambeiixis du Cuminâ comme ceux du Tioinhclas vit'iinent des hoids
de l'Amazone, presque tous s'enfuii'ent de la ville d'C)bidos. Us ne fment pas
poursuivis. Ils allèrent s'installer dans les hauts, dans l'igarapé Poanna et en
amont.
Ils n'euient point un centre de réunion comme ceux du Trombelas qui
avaient une maison à l'abatis et une autre à la ville, au contraire ceux du
Cuminâ s'établirent loin les uns des autres. Il pat-aîtrait que, dès le début, ils
étaient dans les mêmes sentiments qui les animent encore aujourd'hui : chaque
Mucambeiro se croit personnellement un très honnête homme et ne voit en
ses frétées que des voleurs et des assassins. Le jugement personnel de chacun
donne une juste idée de la moralité de l'ensemble. Ils ont peur les uns des
autres.
Après leur bel exploit de la Poanna^ ils descendirent plus bas à Jawary,
Formigal, Urucinn et Macaeo. C'est sans doute après une vilaine hisloire, une
nouvelle traîtrise avec les Indiens i'auxis qu'ils sont venus au bas des cachoeiras
où ils habitent maintenant.
Guilhermo m'a raconté ([u'ils ne pouvaient plus rester à Urueiai, parce que
les Indiens les menaçaient et suspendaient des casse-lète jusque devani la porte.
Puis il y a les aventures d'un certain Torrô qui aurait eu beaucoup d'Indiens
chez lui. Pourquoi ces Indiens l'ont-ils quitté et pour(|U()i a-l-il lui dans
VOYAGE AU CUMIN À. 175
l'Acapû où il habite maintenant? Mystère. Mais les Paiixis avaient certainement
lin motif pour se fliclier.
Des Miicaml)eiros de la fuite il reste :
Lothario et Maria ';
Sanla-Ainia et sa femme ' . ,
,' dans le (lumuia.
Figéna \
Bénédicte. j
Torrc)
Raymond
Caliislo ' dans l'Acapii.
Pedro Antonit) \
Valeria
Colelta, dans le (lumiiià niirim.
Bénédicto Salgado, dans le largo do Salgado.
L'autorité (tout est relatif) est à celui ou à celle qui sait se faire craindre.
TiOrsque je suis arrivée, le pouvoir était disputé entre deux grands personnages :
j'ai nommé Maria do Lothario et Figéna, toutes les deux pages, sachant un
grand nombre de maléfices, pouvant même faire mourir une personne rien
nu'en la regai'dant! Ces deuK pages se faisaient concurrence. Mais Maria do
Lothario l'emporte en ce moment et j'en suis la cause : je suis allée la remer-
cier d'avoir soigné Joâo et de l'avoir guéri. Figéna m'en veut et me désire
beaucoup de mal, mais son pouvoir ne s'étend que sur les nègres.
Dans le vovage au Trombetas, en concluant mon étude sur les Mucambeiros,
j'écrivais qu'ils devaient être traités comme une quantité nuisible. Alors que
vais-je dire, pour ceux du Cuminà qui sont pires? Je les trouve plus mauvais,
peut-être, parce que je les connais mieux et qu'en ayant eu à mon service un
que j'ai gardé assez longtemps, que j'ai fait causer, je me suis rendue mieux
compte de l'état d'abjection dans lequel ils vivent.
La vérité n'est point en honneur chez eux, le mensonge y est ouvertement
applaudi et même enseigné.
Ils approuvent le vol et le trouvent digne de louanges. Avoii' volé est lui
s
0
cn9¥Vl3 , ,^, ,
o
A.HM i'' J'*i».
o-
.AAAA/^Q
v^.iKi f rjd'fihj cU io.v'M.t û-uxmAj^
eû9
oo
&\3
($
^
. L ^,j...../ Cii.>.L ;.. |,.J.a,
%
178 VOYAGE AU (L MINA.
litre de gloire, ils s'en vanleiU liaiitemeiU cl cliacmi estime le voleur avec une
nuance d'envie dans son admiration. Non seulement on prati(|ue le vol vis-à-
vis de l'étranger, mais encore entre voisins, amis et [)arents. l'rendre le bien
d'aulrui leur |)arait délicieux, dénoie de la ruse et de la ilnesse qu'ils prennent
pour de l'esprit, et accorde île la notoriété à celui qui a su le plus adroitement
tiéroher.
Raymond qui m'avait volé a été félicité par sa mère. Ce même Raymond a
été approuvé par la vieille Figéna, chez laquelle il demeure, pour avoir enlevé
à sa mère dilïérents objets (pie cette dernière avail elle-même dérobés à Horace
le (layennais, qui avait eu la naïveté de confier à sa garde quekiucs bagages
qu'il avait déj)Osés chez elle.
Leur vie facile, sans ell'ort musculaire, a engendre la paresse et c'est une
paresse telle (pi'elle les rend à peu près inulilisablcs pour la civilisation : il n'y
a aucun espoir à fonder siu' eux.
Ils visent dans une promiscuité répugnante, c'est à rester rêveur devant
tant d'impudeur. Les maisons ont deux |)ièces, l'une pour causer (car qu'y
a-t-il de plus bavard ipi'un nègre mueambeiro?), l'autre pour dormir. Dans les
tlortoirs, comminis au\ deux sexes, l'enfant nail et v voit naître, il \ voit |)ro-
créer et il y voit mourir, il ne gène point les parenls et ceux-ci ne s'imposent
pour lui aucune contrainte; chacun, dans le dortoir, a son coin où il est chez
lui, oii il fait ce qu'il veut.
La descendance est en ligne féminine. L'enfant mueambeiro paile de sa
mère, mais jamais de son père : la plupart du temps il ne le connaît pas. Il
ne \oil, il ne s'entretient que de son j)(i(li(istc\ son padrasie est i'Iiomme qui
cohabite avec sa mère; ce n'est pas le même pour tonte la durée de sa vie.
\ oilà un aperçu de ce que j'ai vu chez les Mucambeiros. Jl faut reconnaître
que je les juge d'après mes idées de civilisée, des idées toutes faites, consé-
quence forcée de nos con\ entions sociales. Je suis peut-être injuste à leur
égard, car après tout peut-on réellement exiger les mêmes qualités à chacun
des types des diverses races!
Je ne voudrais pas que l'on crût que je les oondamne entièrement, que je
leur refuse le droit d'exister; non, car nul ne peut modilier de soi-même son
indi\idualit('- propre, sa moralité, son intelligence. Je voudrais seulement
VOYAGE AU CUMIXA. IT'.l
attirer l'attention de Son Excellence le Gonverneiu' ilu Par:i sur la nécessité
qu'il y a providcncia/-. On ne peut songer à réformer les adnllcs déjà Irop
viciés, mais il est de toute nécessité de prendre soin du moral des enfants, de
mieux le diriger, de le façonner avec attention, de l'orienter vers le hicn. Si
nous voidons considérer les INhicambeiros comme des frères, commençons pai'
les améliorer, car il faut avouer que ce sont des frères bien malades, morale-
ment, et qu'ils ont besoin d'un traitement sérieux.
Loin de moi la prétention d'avoir vu et relevé tontes les ressources du
Cuminâ, dans ce rapide voyage d'exploration j'ai fait le plus possible.
La Fortune s'est montrée prodigue pour 1' Vma/onie. Parmi les nombreuses
richesses du (luminâ, après les campos dont j'ai déjà parlé, je citerai les
mines d'or.
Mais, xa-t-on me dire, comment save/.-vous qu'il y a de l'or, ave/.-vous fait
une prospection?
Non, je n'ai pas fait de prospection, je n'en avais point besoin, puistpi'elle
avait ('té déjà faite. Voici comment je l'appris.
En rencontrant des terrains semblables aux terrains aurifères deCarsewenne,
je songeai un instant à la possibilité de gisements d or dans le Cuminâ. Fuis,
absorbé par mon levé, j'oubliai celte idée.
Un jour, je vois sin- la rive du quartz, je ramasse quelques cailloux qnarizeux,
je les examine, puis je les jette et j'allais passer. Alors Guilbermo, après qui je
m'étais fôciiée et qui désirait rentrer en grâce, me conta l'histoire d'Horace le
Cayennais.
Un mulâtre ca\ennais du nom d'Horace fut envoyé pai- un <;rand commer-
çant du l'arà, à la recherche de mines d'or dans le Cuminâ; bien entendu le
mulâtre ne trouva rien et revint au Para, le négociant en fut pour les frais de
re\|)édilion. Ahiis peu de tem|)s après le même mulâtre remonta la rivière avec
un autre Cavennais, emmena a\ec lui (juelques travailleurs et renouvela ses
essais. Gnilhermo était du nombre des manœuvres et demeura quelques
semaines axec Horace. Ce dernier, n'ayant plus de vivres, desceniht avec une
malle très lourde sur laquelle il couchait la nuit et qu'il n'abandonnait jamais
le joiu-. C'est lui-même qui la portait. H partit, ne revint point et depuis on
n'entendit plus [jarler de lui. Son compagnon mourut avant d'arriver à
180 VOYAGE AU C.UMINÂ.
Ohiilos. J'entrai dans l'igarapé on Horace avait travaillé, je vis qnelques trous
de prospection.
Comme je me trouvais à deux jours de son campement, l'idée me vint d'v
aller et de laver qnelijiies bâtées, puis je me souvins de Carsewenne et de Cou-
nani, du temps et de l'argent perdus, et je me sauvai bien vile pour ne pas
succomber à la tentation.
Il y a des castanlieiras depuis la bouche du Cimiinà jusqu'en amont de la
Poanna, cepeuilant d'autres rivières sont plus riches en eastanhas [Jtaraj/iina
el l'iifii ru ////).
Si le Cuminà est un des principaux centres d'evportation de eastanhas, c'est
qu'au moment de la safra tous les habitants, hommes et femmes, vont a la
castanha. Cela leur rapporte peu, mais c'est de l'argent immédiatement.
Celte année, il v aura peu de eastanhas venant du Cuminà, tous les travail-
leurs sont partis faire du caoutchouc dans les seringues que j'ai découverts dans
le Rio Mapuéra.
En amont de la eachoeira do Inferno, nous avons vu des copahus {('o/iai/fe/ri
offiviunlis) |)resque sur la rive, dans l'intérieur ils doivent être plus nom-
breux.
Puis, le balata qui n'est point à dédaigner. C'est le balala qui donne la
gulla-percha, |)roduit bien supérieur au caoutchouc et d'une valeur marchande
plus élevée.
Dans l'igarapé Foanna, il v a du ijiii/ifKjitiiia^ le quinquina jaune.
Il n'y a pas d'héveas dans le Cuminâ, on y trouve quelques arbres à gomme,
donnant nn caoulcliouc de qualité inférieure : la seringa barriguda.
Il ne faudrait pas croire que ces explorations fussent vaines, elles ont déjà
porté des fruits. Les 3oo Seringueiras de la Mapuéra et le caoutchouc reçu par
des commerçants du Para sont là pour l'attester. Cependant, on pourrait en
retirer davantage.
F,n cilant quelques-unes des nombreuses richesses du Para, j'estime qu'il
ne faudrait pas se contenter de savoir qu'on est riche. En indiquant les bras
{Indiens cl Mucani/jciros] dont on peut disposer, en évaluant leur force pro-
ductive, je pense Cju'on ne doit pas laisser se perdre cette main-d'œuvre.
Avec les missions religieuses, ces Indiens peuvent être amenés à la civilisa-
Cassc-létc cl tangue j)i;inocotos
I8'2 VOYAGE AU CUMINÀ.
lion, (liins un temps relativement court. Je citerai pour preuve ce qu'a fait et
ce que continue de faire le Révérend Père Gil Villanava dans l'Araguaya.
Le Para désert a besoin de colons, tout d'abord, qu'on utilise les indigènes
qui sont déjà acclimatés.
Celte relation de voyage a été terminée le aS octobre if)no. J'ai donc en six
mois fourni une somme de travail énorme.
J'étais seule pour faire et établir un levé de plusieurs centaines de kilo-
mètres, seule pour écrire le récit de l'exploration, récit illustré de jibotogra-
pliies faites aussi par moi.
]Ma tâche a été d'autant plus lourde et plus pénible que l'humidité et la loui-
deur de l'atmosphère débilitent et éloignent du travail, qu'elles alanguisseut
les nerfs, et que la dépense des forces est beaucoup plus considérable que dans
les climats tempérés.
Je désire de tout mon cœur avoir été utile à l'Etat de Para et à tous ceux
qui viendront plus tard s'établir sur les riches campos du Cuminâ.
Je remercie Dieu de m'avoir permis d'accomplir ce périlleux vovage. Quelque
fatigue ((ue j'en ressente encore, à l'heure présente, je suis heureuse de ce que
j'ai fait.
« Â (pioi sert de vivre, vivons pour èlre utiles, dût-on mourir plus tôt; on
moiura plus tranquille si l'on a lait lui |)eu de bien. »
l';irii, le 28 ocldhrc iijoci.
o. c.
APPENDICE
COORDONNEES
Confluent (lu Cuniina . Latilutle.
— . . — Longitude
Confluent Je la J^;uiiia Latitude.
— — .... . Longitude
Point extrême atteint dans l,i Puaniia Latitude.
— — — Longitude
Confluent du Parii et du Murapi Latitude.
— — — Longitude
Campo Grande du l'aiii Latitude.
— — Liingilude
Morro do Idcanlins Latiluile.
— — LdUgitiiile
Point extrême atteint dans le Paiii Latitude.
-- — — . Longitude
Campo du Mura|)i Latitude.
— . — Longitude
Point extrême atteint dans le JMurapi Latitude.
— — — Longitude
i" ', V
'y
S.
. W" -M,
i ■•*
' 0
Paris
î/
N.
. j-S" ',-'
■i.
0.
Paris
■7'
,?()'
N.
r.'
0.
N.
Paris
',H<> y,'
',V
' 0.
Paris
i,<)'
^0
\.
mS" mj'
'<>>'
0.
Paris
jti
20'
A.
• '«" -M)'
) 1 '
0.
Paris
■ "aS'
•v
\.
. JS" 3(i
2<»'
' 0.
Paris
ni
'J
N.
. 78« i.i'
II)'
0.
Palis
jo" j l'
■j,'
0.
Palis
ALTITUDES
D'après un baronièlrp alliniétrique Naudet, ui\ baronn'lro alliriit''trii|iip lÎDiicart cl un haro-
luèlrc enregistreur Richard frères.
Caclioeira Trouço ai mètres.
Caclioeira da Laije Grande 2- —
Amont de la Caclioeira do InlVriio 67 — •
Iliia do Mocaco 72 —
llhadoMel -/> —
Amont de la Caclioeira S. Mcolaii H7 - —
Amont de la Caclioeira A'aradourosinho loS —
Amont de la Caclioeii'a do Retire ...... 1 1 >
Amont de la Caclioeira Pirarara i3o —
Amont de la Caclioeira Tracua' l'ii —
Caclioeira da Ramjia 1 )o —
Caclioeira do Torino i(>7 —
Tapera Santa- Anna 170 -
Cachoeiia do Taxi ■ 7*) —
Premier campement indien . . i<<o
Confluent de l'igarapé Poaniia 1S2
Amont du sentier à la caclioeira Paciencia 19"» —
Amont de la Caclioeira .lacaré ■>.\" —
Amont de la Caclioeira Resplcndor '.«io
Cachoeira Grande (en amont de Salto) «l'i —
Amont Caclioeira Grande '•»>'» —
Igarajjé des Roncouyennes '^Vi —
Continent dn Parii et du MurapI afio
.Amont de la maloca iiiànocotc) aO'i —
Igarapé S. Antonio ... -t.-/! —
Campement de Cliico '-'^ —
Praio Ronita '-87 —
Igarapé d'Agua prêta '-«95 —
Igarapé da Trahira • 27" —
Igarapé do Campo Grande '^-'^ —
Point extrême atteint dans le iMurapi 2S 1
En haut du Morro ^\)" —
TABLE DES GRAVURES
lîarracào de Podras . . 4
■ ISarracào de Pcdras 5
• Cachoeira Tiouco 8
- Guilhermo 9
5. — Cachoeira do Jandiâ i^
6. — Cacliofiia do .landiâ I J
■ Caclioeiia do Palinlio i<i
• Cachoeira do InfcTiio. vu,. duPindoli.il i;
Caual do Iiifenu, so
■ « Joaninha » hisser sur le peflral il
■ (c Joaninha » se promène dans la forêl 24
Pierres diles 0 seruambi n »8
i3. — Serra da Carnhuha 29
14. — Kigéna, une niucaniheir;' 3,!
Pictographie (Cachoeira do S. Nicidai'ii 3j
Cachoeira do A'aradourosinho. ... . . iO
Un canal dans le \ aradourosinhi îy
18. — Saul dans le A'aradourosinho. . 4o
19. — Passage du canot sur les pierres 4'
Cachoeira do Eetiro, travessâo d'aval 4t
Cachoeira do Reliro. canal central i >
Cachoeira do Retiro, rive gauche 49
Cachoeira da Pirarara. rive droile iï
Cachoeira da Pirarara, canal centrai 5j
Cachoeira da Pirarara, canal central 56
a6. — Cachoeira da Pirarara, rive gauche 5;
■i-]. — Cachoeira da Tracua, travessâo d'arnnni 00
Cachoeira do Severino o4
20. — Roche Armazeni "^
30. — La Rampa 68
31. — La Rampa 69
32. — Cactus ..... 72
33. — Cachoeira do Torino, rive droite ^3
|S(i TABLE DES (JRAVURES.
34. — Caclioeir.i da Pacicnci;! . . 77
35. — Caehoeira do Jacaré Ho
36. — « Joaniiiha » va par lene 81
37. — 0 Joaninha » naufrage S\
38. — Caehoeira Resplendor, dessins Indiens 85
Sg. — Caehoeira Resplendor, travessâo d'anio:ii 89
;|o. — Caehoeira Grande, canal central 92
.'il. — Caehoeira Grande, un canal 93
42. — Caehoeira Grande, rive droite y6
43. — Caehoeira Grande, le meilleur chemin 97
44. — Caehoeira Grande, un travessâo loi
45. — Caehoeira Grande, « Joaiiiuha » ]ia^sr sur les |)ii-n('S IOjÎ
46. — Mono Toeaniius io5
47. — Colline dans le Cami)o 108
48. — La rivière vue de la colliui' i<i|l
4g. — Miritizal dans le Campo 11 j
5o. — Le Campo jusqu'il l'horizon . . . ... iiO
5i. — Ondulations dans le Campo '..... . 117
5i. — Le Campo dans le Paru i'. i
53. — Montagne dans le Campo. . laS
54. — Le Campo dans le Murapi . i >.8
55. — Rive droite du Murapi. vue duCnmpo de la ilve t;aurlic . . . 12g
5G. — Le Campo, rives à i)ic . i i(>
57. — Montagne daus le Murapi. 137
58. — Tamouehi FirinoinK) . . i44
59. — Piiinocotds . i.'iS
Go. — Piânocotôs U'^
Oi. — Le Piânoeolô de la Poanna 1 53
Gî. — Piânoeolô en faction iGo
63. — Dans la Poanna, ubas piânocotôs 'Gi
64. — Chico et son dernier pantalon 169
65. — Barrage dans le Cuniiu.i mirim i''9
6G. — Le Cuminâ miriu) '7''-
67. — Pictographic indiciiuc 17'' '77
G8. — Casse-tête et tan-ue '81
TADLi: DES MATii:i{i:s
CHAPITRE PREMIER
Dcparl du Piinî. — Tristesse du départ. — La Laliia de Marajo. — Ce qu'i! y a à faire à liord.
— Quelques bons moments. — Le Père Tobie. — Les curés en promenade. — Arrivée à
Oriximinà. — Pré])aratifs. — Sépulture de Charles. — Départ d'Oriximinâ. — Bénédicto
cl Callisto. — Bouches du Cumiuâ. — Départ pour la sépulture d'Henri Coudreau. — A
sa sépulture. — Retour. — Maladie de Martiuho, — Mauvaise chance
CHAPITRE H
is le Cuuiiuâ. — Nouvelle manière de faire de la géographie. — Bouche du Cumiuà mil .lu
Furo do Jaruacâ. — Les poules et leurs ])ropriétaires. — Le campo de Manoel Garça. —
Premier campement dans la forêt. — Martinho est maître dans le canot. — Chez Sauta-
Anna. — Mme Santa-Anna. — Un guide. — Guilhcrmo le neveu. — Bénédicto et Callisto
retournent à Oriximinâ. — Une nuit chez Santa-Anna. — Adieux de la famille de Guil-
hermo à Guilhermo. — Ma mauvaise réputation. — Barracâo dePedras. — La caciioeira.^
Joào malade. — Guilhermo bavarde. — Visite intéressée. — Deux alertes de nuit. — Joâo
toujours malade
CHAPITRE HI
Caclioeira Tronco. — Caclioeira da Lagc grande. — Cachoeira do Jandiâ. — Cachoeira do
Colder.ïio. — Cachoeira do Palinho. — ■|ia\ail de matelot et travail d'explorateur. —
Cachoeira do M.irtinho. — Cachoiira do l'iudiilial. — Emotion. — Caclioeira do Inferuo.
188 TABLE DES MATIÈRES.
— Cliemin p;ir lerro. — Raymoud. fn're de Guillieniio. — Le serpeiil de Ravniimd. —
Le muet. — Heures d'ennui. — Rivière élargie. — Guilhermo malade. — Cachocira do
Cajual. — Pictographie. — Nature lioslile. — Fmo do Pindobal. — Taperas Macaco et
Urucuri. — Rio Pénéeura. — Taperas Formigal, Jawary, Liviamento et S. Antonio. —
Igarapé Agua Pria. — Cachoeira do Mel. — Cachoeira do S. Xieolaû. — Pierres dessi-
nées. — Cachoeira do Belliscào. — Cachoeira do Varadourosinlio. — Cachoeira do Retiro.
— Cachocira do Prato. — Cachoeira da Pirarara. — GuiUierrno mordu. — Cachoeira da
Torre. — Cachoeira da Casinha de Pedras. — Cachoeira do Brco Braiico. — Caclioeira
da Tracuâ. — Cachoeira do Sévcrino. — Cachoeira do Armazem. — Cachoeira da Rampa.
— Cactus. — Cachoeira do Torino
CHAPITRE IV
En amont do Torino. — Un jacaré. — Tapera do Nazaretli. — Igarape do Remedio. — Ile et
Serra do Turiman. — Tapera de Santa-Anna. — Rires en formation. — Tapir, espérance
déçue. — Point de gibier. — Les halatas. — Matelot ennuyé. — Cachocira do Tapiû. —
Cachoeira do Taxi. — Cachoeira do Cajual. — Métier d'explorateur. — Les Indiens de
Guilhermo. — Un tapir blessé et pris. — Correction à José. — Cachoeira da Poanua. —
Viande de tapir. — La foret vierge. — Sentier des Indiens Piànocotôs. — Tapera de
S. José. — La fièvre. — Tristesse de l'isolement. — Moyen stupide de se guérir de la
fièvre
CHAPITRE V
Cachoeira da Pacienciâ. — Travessôes récalcitrants. — La faim. — Une cigarette. — Cachoeira
do Jacaré. — Les ananas. — Fausse alerte. — Cachoeira Resplendor. — Ile montagneuse.
— Fatigues. — Kstève et (Guilhermo. — Orage. — Solitude. — Oiseaux-mouches. —
Cachoeira Grande. — Les sucuriji'is. — Peur do mes matelots. — Le meilleur chemin. —
Cordonnier par force. — Abondance et disette. — Estomacs de matelots. — Jaguar. —
Igara])é des Roucouyennes. — Joie de ma troupe. — Fin du sentier des Indiens Piànocotôs.
— Barracas indiennes avec provisions. — Photographies. — Guilhermo démoralise mes
gens. — Confluent du Paru et du 3Iurapi
CHAPITRE YI
RIO PVRIf. MO>TÉE, DESCENTE
Pêche infructueuse. ^Timbo. — Préparatifs contre les Indiens. — Igarapé Iraararâ, — Campe-
ment indien. — Femmes indieunes. — Inventaire. — Inutile attente. — La maloca. —
Tapera Espirito Santo. — Cachoeira do Cainpo grande. — Les canipos. — Igarapé
S. .\utouio. — Peau de sucuriji'i. — F.U'et produit par le campo. — Cachoeira do Chico.
Mono do Tocantius. — Souvenirs laissés. — Un grand igarapé. — Tapir au bain. —
TABLE DES MATIERES. 189
Tous malades. — Guilhermo et ses gémissements. — Exercice de |)atiencc. — Jagtiar.
— Cachoeiia da Onça. — Je laisse Chico et Guilliermo. — En amont avec deuv matelots.
— Toujours pas de gibier. — La faim. — Une capiouara. — Estève blessé. — Retour au
campement de Chico. — Tristesse du retour. — Le pétrole est fini. — Cliez les Indiens.
— Bonne chasse et bonne rivière -n
CHAPITHL Vil
iVlo MIRAPL MONTÉE, DESCENTE
Largeur. — Pierres dessinées. — Une cachoeira. — Campements indiens. — Nouvelle p<'ur
de mon équipage. — Idée ingénieuse de Guilhermo. — Ses mensonges mis au jour. —
Mes gens reprennent courage. — Capuera indienne. — Campe sur la rive gauche.
Cachoeira. — Visite pendant uu bain. — Un signal. — Igara])é de Campo grande.
— Dessins indiens. — Retour de l'igarapé. — Dans le Murapi. — Arrêt. — Colline
belvédère. — Retour. — F, es Oyan'coulets. — Tristesse. — Manière ])ratique de voyager.
— La rivière sèche rapidement. — Joào et Martinho. — Mes gens maugout et causent. —
Confluent
CHAPITRE Vni
Dcsceute du Cuminâ, — Difficultc' d'évalualion des distances. — Igarapé des Roucouyennes. —
La pluie. — i5 juillet. — Dans l'igarapé des Roucouyennes. — La croi\ de Guilhermo. —
La cachoeira Grande. — Un sucuriji'i s'approche. — Le petit canot naufrage. — Cachoeira
Rcsplendor. — Cachoeira do Jacaré. — Cachoeira da Pacieucià. — • Dinicultés de la navi-
gation. — Igarapc de la Poaiina. — Historique. — Les arbres tombés. — Igarapé des ubas.
— Une capuera. — Un abatis. — Impossibilité d'avancer. — Triste retour. — Joaninlia
naufrage. — Joaninha remise à neuf. — Famine. — Descente des cachoeiras. — Un tapir.
— Joaninlia naufrage dans la Pirarara. — Joaninlia naufrage dans la cachoeira do Mel. —
Equipage peu vêtu. — Guilhermo et Joào. — Ardeur au travail. — Cachoeira do Inferno.
— Dans le sentier. — Antonio joyeux de nous revoir. — .Vrrivée au campement. — Joa-
ninlia naufrage dans la cachoeira da Lage grande. — Résignation
CHAPITRE IX
Maladie générale. — Départ de la Cachoeira Trouco. — Chez Lothario. — Renseignemeuls. ^
Les Pauxis. — Furo du Cuminà mirim. — Lac enchanté. — Igarapé An'raniba. — Montée.
— Fièvre. — Chasse. — Retour de l'Ariramba. — Igarapé Cuminâ mirim. - — Barrages de
canarana. — Persistance de la fièvre. — Les largos. — Retour à Ori\imin;i i3i
100 TABLE DES MATIÈRES.
CIl.VPlTRIi \
CAMPOS GERA ES
llisKiriquc ilrs ciimpoh. — Loiir siipri llcie. — Lfiir aspect. — Cnlliiics cl livicrcs. — Iiiciiic-
ralioii du c:iiii|)(). — Climat. — Vent. — Teni])cratiiro. — Pluies. — l,es fa/.ciuleiicjs de
rAmazone oui besoin des canipos. — Seul moyen d'accessiou. — lioulc. — l'euplcnient . i ii
(.HAPITRE XI
LES INDIENS PIANOCOTÔS
Arrivée chez les Piiiuocotôs. — Le vieux tamouclii. — Le taramichi comprend le ouayaua. —
Le dégrad. — Moi seule ai le droit d'aller chez eux. — L'abatis. — Itouta-pacolo. — Les
cases. — Les chicpies. - Conversation du vieux lamouchi. — Indiens déliants. —
Cadeaux. — Départ. — Retour. — Cassave et autres cadeaux. — Caractères physiques des
Piânocotôs. — \êt<?ments, travaux, industrie. — Moralité. — Relii>ion. — Commerce.
— \ ocabulaire piânocotô. — Utilisation possible des Indiens. — Missions religieuses. —
Métissage. — Avis tic M. de Quatrefagcs i.5i
CHAPITRE Ml
LES MUCA.MIiEIROS
Les Mucambciros. — E\ode des Mucambciros. — Statistique. — Pages. — Caractères moraux
des Mucamheiros. — Urgence à veiller sur eux. — Les mines d'or. — Histoire d'Horace
le Cayeunais. — Tentation. - Castanlia. — Copaliu. — Balata. — Quinquina. —
Caoutchouc inférieur. — Surmenage. — Conclusion ij/\
APPENDICE
(coordonnées . . l8.3
Altitudes 184
Table ues Gkaviikes i85
Tabie des MATiiiiiES . 187
448! î. — PAULS l-MPI'.l.MKlilE (; KM) H A LE I.AIIU1U-:
g, m E UE l'LEUBUS, 9
Hio Vttminà. — JV- 1
RIO CUMINA
Carte levée et établie pttr O. COTJDRBAU
190O
I I „
0 r 2 3 4 5 Km.
LiCENOE.
Kochedo (rochers) . «//'V
Polral (étendue pierreuse). f^A^*i
Praia (plage).
Casa (habitation). ■
Capuera et Tapera (ancienne roça, anc. habitation).-— ^
Roça (défrichement). —
Serra (colline, montagne).
Acampainenio dos Indios (campement d'Indiens)
Picada (sentier).
fviit.. IVouvctle. — ïntlilut géographique de BruxeUes.
vJLatitude l°45'29" Sud
iLongitude 58°29'42 "0. de Paris
Rio Cumins -~ If' t
\^ ' ' _' ' '. l^fi^rranco grande \
6. ' ,^^f^^de 'Cfinnarana '
- Aux sources de /rUc i ivic
y a di's' Indinis I'au.\i
\ M
L&g'O fjaruaca \ ^ >
VnivtniU Ifouvelli-- — InêUtut fjéo-traphtijua 6t Bruxelles.
Rio CuminA. — TV* 3
Cachoeira'^dà ' L a g
4I.V-...:?(r'.r>^
Untvraité Ifouvelle. — Imtitut gèographiqut dé BrtueelUi.
Cachoeira do PIndoba
Cachoeira do Patin h
Cachoeira do Caid
Cacho
Université Nouvelle. — ïntlitul geographique.de Brutxellei.
Kiu CnminA. — W i
Ilha das Ponibas
cLchoelra do Cajual
ï/nfMTtiM tllfWK\lt. — ïnniXMl giographiqne de Bruxtltn.
Rio Cuminû. — N' 0
Jg. (jjO-Pi^^t^l
Cachoeira 4° Retira L\x
C^chopiQq' çla^ Pirarara
Université Nouvelle. — InstitiU géographique de BmxeUes,
JHo Cwninâ. — N' 1
fC^a^O(^ira do Torino
.^! ' 30'S.4
Qeira da Rampa
oéira Armazem
Verino
-30'S.
Cachoeira daWra'cu,
Cacnperca
Casinha de pedi
Cachoeira da TorA
Uha. das GaMmha.^,
fSOmâfj
choeira do Brèo Branco
■opta do Breo Branco
'aciioeira da Pirarara
Univertité Nouvelle. — Institut géographique ds BruaeUet.
iîto Cwninâ, — JV* 8 .
Université Nouvelle. — Itutitut géographique de Bruxelles.
Sio Cumimi. — y 9
> ;i;>s ^
Cach
oe/ra oo Cajuaf'j\\.i^^J\.'. ^.,„ ^
o * ,• 'v^
Ca'choe/ra do Taxi
Cachoe ira " ofi T^ij^
UniverHté Nouvelle. — Iiutilut géographique de Bruxellet.
1». ■," .tUi WT)— — ~ — . «î • . ■ » •
■ .o«« 'm, V' ... . • «' ■ ,M
0<i-
r-.(j«-r«tte iVyuve/itf. - hulitut géographique de Bruxelles
z
o
.i'7:.30"N.> ■' >^ ••• ■•• .
59"7-27::o.p"° "vis.;- •■• .. ■■
:Mf
•■' IW. - TntlUitt géographique <k Ttritt
s^.
Cachoeira da
i— î P'oa'ifn a
À'- :
t'ni«M-(((é Nouvelle. — /n*ï«u( géographique ih- flt-uxclU-f
^10 Cuminà. — JV 13
.^jQnte do Jauary „
^J^'^S/
Ê vv
Cachoeiram,"," , "» t/!
Pedras desenhadas]
<î§\^^^60m. , Confluent
|35'30"Nord
|58O35'48"0.de-Paris
>IV^'
Unir>êr$itè Nouvelle. — Irutitul géographique de Bruxelles.
Rio Cuminû. — iV* 13
35'30"Nord
58°35'48"0.de-Paris
:'>iit>ersi(<i Nouvelle. - Instilul géographique de Bruxelles.
■■'^.'j'
5a°io 0 P
58»5I"2"0.P
c/>
o
"^
— 1 ■
""W;
""^^^
0
j^jj^
/Hn
-y
"t^
•^
H
-^
■r-^* #**
^^^s;>^^%^^
jera indienne
0
00
'^^
-
"*** \i>
0
r ■
m
:i3
^^
4
;
VnUitnUé KowmXU. - /nilUwl gtogrùphUiHt ^ ArvMlla.
\:^''^
• ment de
Chico
^
Cacfio
etra da OnçajJ^^
f^
o
é
^^.-*"
1
o
tn
5, i
4
^
..^
Rio Cuminà. — A'» Iti
i°28'54"N.
Travessads2 .//
t'iih-ersité Nouvelle. — Initilut géographique de liruxelles.
A^^^^^^':%^,iw=^:^^j-
^^J.:
.c*
%/-J
à»'t!^'
,^i
7.'** *JTt
"m*
do
aWi